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Double sens | 17 mars 2012

Double sens
Tu as pris les contre-sens
Dans tes dérives de survie
J'ai oublié que tu étais de là-bas

J'ai attendu sur le trottoir
Devant la gare et ses trains en fuite
Je n'étais qu'un point de fuite
Dans tes départs toujours plus loin

Tu as repris ton chemin
Tu as oublié que j'avais une adresse
Il te fallait des émois plus extrêmes
Dépasser les fantasmes

J'ai coupé mes cheveux
J'ai déchiré les pages
J'ai vidé ma mémoire
Je suis un balbutiement

Publié par felixmartin à 18:13:42 dans Nuits blanches | Commentaires (0) |

Fin du monde ou gueule de bois ? | 08 mars 2012

Tonitruant, truand.
La moiteur du saxophone
Avec ses mots qui résonnent
La nuit dans les pubs grouillants.

Avec les pas au dessous
Des quais sombres, acérés
De poutres en acier
Qui flottent dans les remous.

L'horreur des mots, leur folie
S'enfoncent au fond des ventres.
Défaire le temps et faire
Encore à l'envers la vie.

Le cœur perlé ne bat plus,
Il se bat pour les possibles
Étalés en cinq colonnes
à la Une. Les journaux

Collent au mur de l'oubli
Annoncent la fin du monde.
Mais la fin de notre monde
C'est hier. Qui s'en soucie ?

Publié par felixmartin à 23:39:25 dans Nuits blanches | Commentaires (0) |

La fiole | 01 mars 2012

C'était un beau matin juste avant l'arrivée du printemps. Deux jeunes femmes se tenaient à la terrasse de café. Un chien errant se promenait sur les boulevards. Le tramway trainait sur ses rails. Pourquoi ai-je pris ce chemin ce matin d'avant le printemps ?

Je venais de quitter l'agence de travail temporaire. J'avais déposé mon curriculum vitae et rempli une fiche d'inscription. A l'accueil, la dame a regardé mon curriculum rapidement, elle a vu tout ce que j'avais fait, à cinquante ans on a beaucoup travaillé, on a de l'expérience, c'est ce que je croyais. Elle m'a regardé et elle m'a demandé : « Vous n'avez pas rempli toutes les cases? Est-ce que vous accepteriez de travailler à l'usine ? Est-ce que vous accepteriez des missions d'une journée ? » Je l'ai regardée, j'ai coché les cases et je suis parti.

Je me suis souvenu d'une parole de mon oncle : « Quand j'étais jeune, j'étais journalier et puis ils ont changé les lois. Je suis devenu ouvrier et j'étais fier de passer la grille tous les matins pour aller à l'usine. On travaillait quarante-huit heures par semaine et ça payait bien. » Mes vieux ils m'ont toujours dit que pour être libre, il fallait travailler.

Il avait fait froid cet hiver, la tuyauterie avait gelé, mon chauffage avait claqué. Il avait fait sept degrés dans ma chambre, j'avais fait une bouillotte. Je m'étais souvenu des paroles de ma mère : « L'hiver cinquante-six, je me déshabillais dans la cuisine, je chauffais la bouillotte et je la déposais dans mon lit, sous l'oreiller. Et quand j'allais me coucher je la basculais au pied du lit. A cette époque, on avait l'habitude, les chambres n'étaient pas chauffées. C'était normal de pas chauffer les chambres. C'était pour faire pipi que c'était dur, avec les WC à l'extérieur. Mais le lit était chaud avec la bouillotte.»

Partout, ils annonçaient qu'il allait y avoir des élections, enfin des élections présidentielles. J'avais feuilleté les journaux, j'avais écouté la radio, j'avais parcouru le Net. "Il paraît que la Saumure a des bordels en Belgique, il paraît qu'Ikea espionne ses employés, il paraît qu'à la Réunion les jeunes n'ont pas de travail et que la vie est chère. Il paraît qu'en Espagne, le peuple s'indigne, il paraît qu'en Grèce le peuple est fatigué de s'indigner. Il paraît qu'en Libye la révolution est finie, il paraît qu'en Syrie l'armée a pris le quartier rebelle à Homs. Il paraît que si on taxe les riches, ils vont quitter le pays. Il paraît qu'en Argentine ils ont dit non au FMI et qu'on leur a dit qu'ils allaient mettre en péril le capitalisme. Il paraît que Poutine va être réélu." Ça s'embrouillait dans ma tête toutes ces nouvelles qui ne voulaient rien dire.

Pourquoi j'ai pris ce chemin ce matin le long des voies ferrées ? Les talus étaient gris, le soleil ne sauvait pas leur mauvaise mine. J'avais ma fiole avec moi, elle ne me quitte jamais. C'est elle qui donne de la couleur aux jours de peine. D'ailleurs quelle peine ? Peine de cœur, peine d'argent ? Peine de désir ? Oui, c'est ça, j'ai perdu le goût de vivre. Les vieilles lunes sont revenues : je n'ai pas connu de guerre, j'ai connu que celles des anciens, celles qu'ils m'ont tant de fois racontées. Celles des privations, celles de la peur des soldats et de leurs bottes. Et il y avait cet ancien déporté avec sa marque au bras, celui-là ne parlait pas, il était une ombre pâlissante. C'est un cancer qui l'a emporté. Ils ont dit : « Il faut que l'Europe soit en paix. » Le deuil est long à venir sur les charniers d'hier. Qui a bronché quand ils ont fauché les Juifs, les homosexuels, les communistes, les femmes, les enfants, les vieillards, les hommes ? Il y a toujours un homme avec son fusil, sa bonne conscience, pour en frapper un autre. "Il paraît que les pompiers ont sauvé un chevreuil sur le fleuve gelé." Mais la glace a fondu, le printemps arrive et au mois de mai...

Après l'élite de cette fin de règne, qui va prendre sa place ? Une nouvelle élite qui n'aura au cœur que sauver ses avantages -ses privilèges ? Voilà, j'avançais le long du chemin, je ne savais pas où mes pas m'entrainaient mais je savais que je ne reviendrai pas en arrière. Hier est mort, aujourd'hui est futile, reste demain. Les lendemains qui chantent. J'étais désenchanté mais vivant, debout, et le soleil battait à ma nuque. C'est ma fiole qui m'emportera mais pas leurs nouvelles lois, pas leurs nouvelles résolutions, pas leurs nouveaux referendum, pas leur avenir sans désir. Voilà pourquoi j'ai pris ce chemin un matin d'avant le printemps.

Publié par felixmartin à 23:28:09 dans Nuits blanches | Commentaires (0) |

La solitude aisée | 28 janvier 2012

Sur le bord de la table l'allumette,
Le doigt suspendu
Suit la mesure du violon,
Repousse l'allumette au bout rouge
Tombe l'allumette
Très bas sur le sol nu.

Imperceptiblement une deuxième allumette
Sur le bord aigu penche
Sur le sol nu,
La deuxième allumette est tombée
Très bas contre l'orteil froid.

Entre les doigts jaunis
La cigarette tourne
Objet entre la paroi lisse de demain
Et l'écran des souvenirs.
Demain n'a pas d'avenir
L'immobilité l'inonde
Placide l'attente, suspendu l'esprit
En repos de l'illusoire espoir.

Je bois à la coupe fraîche
De la solitude aisée.

Publié par felixmartin à 11:42:54 dans Nuits blanches | Commentaires (0) |

Histoire d'un oeil malade | 15 janvier 2012

Ce matin, le givre miroitait les rues, j'ai suivi une passante en manteau bleu, son col relevé dessinait à ses joues des airs afghans. Elle marchait lentement sur le bord du trottoir. Des enfants qui couraient l'ont croisé, elle ne les a pas vu, elle avançait comme une noctambule jusqu'au coin de la rue. Quand j'allai la rejoindre, un tram s'est faufilé entre nous, elle a grimpé les trois marches, les portes se sont refermées sur elle. J'ai perdu sa silhouette derrière les vitres du transport en commun qui m'a enlevé la belle inconnue. Sa vision est restée inscrustée dans mon oeil, comme une tache à l'intérieur de ma vue. Je regarde mon oeil, je suis cet oeil qui garde l'objet précieux évanoui.

J'avais quitté ce matin la chambre jaune, je l'avais regardée prendre son bain, vêtue de rayons humides à ses grains de peau frissonnante. Elle naissait en étoile dans la mousse et j'aurais peint toutes ses nuits étoilées sous la lune opaque si elle m'avait retenu. Je la regardais me regarder et son regard avait des ondes en rayon X qui pénétrait mes chairs et mes artères.

J'ai poursuivi ma marche solitaire dans les rues qui se remplissaient de neige. Bientôt je creuserai une tranchée, j'étalerai la neige pour laisser venir la mort blanche. Elle s'avancerait au pied du lit froid, je n'aurai pas de cri bleu, à peine un sourire entre les dents. Mon corps opaque se livrerait à la mort, et les trams poursuivraient leur rails plats sans percevoir mon linceul.

Je me souvenais des baisers dans les champs de maïs. J'étais dans mes jeunes années, je frayais mon chemin dans le corps vivant de mon amour d'antan. Elle se baignait dans la rivière, ses cheveux roux se déroulaient et je plongeais mon regard au long de ses jambes, des cuisses, de son sexe, ruisselant. Je ne voyais que la perspective de son visage, elle se retourna en riant et son rire m'éclaboussa.

Puis la grippe espagnole a tout emporté. J'ai gardé un piano et les notes ont recréé les souvenirs. Je marche, noctambule dans les rues, à la recherche de l'inconnue en manteau bleu. Mon oeil s'habituera aux ombres.

 

illust : Edvard Munch

Publié par felixmartin à 17:24:00 dans Nuits blanches | Commentaires (0) |

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