• Conte Psychanalytique

     

    Conte Psychanalytique

    Elle se tenait debout devant ma bibliothèque et je la voyais poindre son révolver dans ma direction. J'étais incapable de savoir si, oui ou non, l'arme était chargée -il me sembla voir une larme couler à sa joue. Je me contentais de me tenir à l'abri derrière le dossier de mon fauteuil, à genou sur le plancher, dans un geste de suppliant. Entre ses phrases criées, indistinctes, le silence de mon bureau. Dehors, sur les quais, les voitures attendaient que le feu passât au vert. Il m'était impossible de me pencher à la fenêtre de mon cabinet pour crier aux conducteurs dans quel danger je me trouvais, ce vendredi vers 14 heures en plein cœur de la cité. J'attendis encore dans cette fâcheuse posture que la jeune femme se calmât. Au fond, je savais qu'en aucun cas je n'aurais pu jeter au monde un « sauvez-moi », j'étais trop dépité de me retrouver ainsi dans la pointe de mire d'une patiente qui me tenait à sa merci et qui me faisait goûter à l'effarement. J'évoquais un bref instant le regard de mes pairs penchés sur cette scène qui n'avait rien de biblique. Cette ligne de mire me remettait en cause, et pour tout dire me reléguait au ban de ma société.

    Retour arrière.

    Je suis psychanalyste, freudien. J'exerce dans mon cabinet à titre indépendant, je consulte également à l'hôpital psychiatrique des Pénitents, grande bâtisse XIXe, bordée de son parc ombragé à l'entrée de la ville. Enfin, le mardi et le jeudi, je professe à l'université pour les étudiants du DESS de psychologie clinique. J'ai acquis en vingt années de métier une solide réputation, la confiance de mes pairs, le respect, voire l'admiration, de mes étudiants, et de réels progrès de mes patients. J'accumule avec mes conférences, mes articles, une certaine notoriété, au moins dans le petit monde de la psychanalyse freudienne, qui dépasse le cercle de ma ville provinciale et remonte par les courants jusqu'à Paris, où certaines de mes hypothèses, pas encore des théories, sont commentées dans la presse spécialisée. Je peux, sinon m'enorgueillir, au moins me satisfaire de mon parcours et, les nuits d'insomnie, énumérer mes brillantes étapes.

    Lorsque j'ai reçu Patricia pour la première fois dans mon cabinet, j'étais parfaitement conscient de ses difficultés psychologiques. Patricia est une jeune femme de vingt-quatre ans, plutôt jolie, à la bouche peut-être trop fine -certains vous diront qu'elle dénote son manque de confiance mais je n'aime pas les raccourcis trop rapides. De longues jambes, un corps élancé, une courte chevelure brune. Des cils épais, un regard... voilà c'est ça qui frappe : son regard, lointain et vague. Lorsqu'elle vous regarde, Patricia vous annonce non pas des tempêtes mais des orages d'été : ceux qui apaisent quand la tension de la chaleur a été trop forte. Au cours de ce premier rendez-vous, je l'ai écouté exposer dans un long monologue -les monologues se prêtent à ma profession plus que les dialogues- ses difficultés, ses souffrances, en mots courts et essoufflés. Patricia appartient à une famille plutôt bobo, comme on dit, ouverte à la psychanalyse, relativement cultivée, son père est architecte. Patricia a été quelque temps étudiante aux beaux arts, puis en littérature comparée, et finalement en ethnologie. Rien de concluant, me dit-elle, ses difficultés de vivre l'empêchant de conclure dans ses études. Je l'ai écouté avec toute l'attention que ma profession nécessite. J'avais déjà compris par sa présentation hachée, ses respirations, ses détournements, que je n'avais pas affaire à une patiente habituelle. Il est bien connu que la cure psychanalytique ne soigne que les névroses, quand elle y parvient. La règle est simple : en cabinet, un freudien ne soigne pas les psychoses, obligation de se référer à un autre cadre. La déontologie de l'obédience freudienne, à laquelle j'adhère pleinement, est très explicite sur ce point. Je n'ai qu'à m'y conformer et à renvoyer Patricia auprès du Centre des Pénitents. Rien d'autre à décider. Au lieu de quoi, orgueil, direz-vous, je me remémorai mes récentes hypothèses, tout mon parcours -je ne vous le refais pas une deuxième fois- et je déclarai en un claquement de doigts : « J'ai une place pour vous, les vendredis à 14 heures, cela vous conviendrait-il ? » C'est ainsi que Patricia, une patiente psychotique, entama une cure psychanalytique dans mon cabinet.

    C'est ainsi que, ce vendredi, je me retrouvai dans sa cible de mire. Impossible d'appeler au secours, je tentai de lui parler, mais les mots ne venaient pas, seules défilaient des images, des sons, la sortie de mes élèves après mes cours, leurs questions, les tentatives de séduction de certaines de mes plus jolies étudiantes, les échanges avec les autres membres de mon groupe psychanalytique. « Comment avez-vous pu, vous, enfreindre à notre déontologie ? », j'entendais déjà la présidente du groupe m'invectiver. Tout cela ne me donnait pas la réponse à ma situation qui empirait. Je regardais Patricia, debout, l'arme pointée dans ma direction. J'étais désarmé. Toute mon intelligence, toutes mes théories s'évanouissaient. Je vacillais, j'allais devenir fou, oui, moi aussi, j'allais devenir fou. J'en aurais pissé dans mon froc. Comment faire pour sauver ma peau, enfin sauver la face, et rétablir le dialogue avec ma patiente ? Comment dit-on chez les flics ? Le négociateur. Négocier. Rien. Ca ne sortait pas. Je ressentais une agression si forte que rien ne pouvait lui résister. Et là, croyez-moi, ne me croyez pas, j'ai eu la révélation. Ouais, comme Saint Paul. 

    C'était une évidence : Patricia tentait de me faire ressentir ce qui l'habitait continuellement, le sentiment d'agression qu'elle subissait sans répit, qu'elle éprouvait jusque dans mon cabinet et que son révolver dévoilait. Son geste, dont les ressorts étaient parfaitement inconscients, fit soudain sens. Ma patiente, dans ce détour, avait trouvé le moyen de communiquer avec moi. Dans ce moment, je dépassais l'empathie et je parvins à une symbiose salvatrice. C'est ce que je parvins à lui transmettre. Toute la tension de son geste s'apaisa, délivrée par ma parole. Je réussis à la désarmer. La situation retrouva son équilibre, au moins momentanément : elle, la patiente, moi, le psychanalyste.
     

    Depuis lors, je poursuis avec Patricia cette tentative de cure et je constate les progrès de ma patiente. Je ne sais pas encore où nous conduira cette expérience, mais je sais désormais que la compassion, pardon, l'empathie, est une arme efficace pour faire reculer les frontières de la souffrance.


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