• En ce temps d'aprèsJe ne pourrai jamais te dire combien longtemps j'ai vécu assise sur un trépied tremblant.
    En ces temps-là, bien sûr j'avais des amours, bien sûr j'avais des activités qui tenaient ma vie.
    En ces temps-là, j’avais parfois l'amour et l'action, parfois l'amour et le vide, parfois l'action sans l'amour.
    Et tu es née.
    En ce temps-là j'avais l'amour pour ton père et son amour qui me donnait une famille, avec sa grande fille, j'avais l'activité pour faire vivre notre famille, j'avais toi.
    En ce temps-là, j'avais le bonheur de toi, de regarder ton visage souriant, te regarder vivre, apprendre à marcher, à rire, à pleurer, à parler, à penser. Etre ta mère protectrice, pour te voir grandir.
    En ce temps-là qui a duré vingt ans, j'étais une pythie sur son trépied de bronze.
    En ce temps là, je n'avais pas à proférer d'oracle puisque j'avais tout autour de moi.
    Et ce temps de ton départ est arrivé.
    En ce temps nouveau je dois quitter mon trépied, retrouver mes équilibres fragiles, chercher tantôt Apollon, tantôt Dionysos.
    En ce temps d'aujourd'hui je dois recréer mon univers.
    En ce temps d'après, sa courbe est fatale.

    En ce temps-là tu vis ta première histoire d'amour et je t'aime.


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  • Souvenirs de la maison de mon grand-oncle et de ma grand-tante à Marignier, en Haute-Savoie.

    J'ai passé des vacances dans les années soixante au pied du Môle. "Saîe de Môle", entendez en patois savoyard, "sauterelle de Môle" parce que je ne mangeais rien et que je n'étais pas assez grosse aux yeux de mon grand-oncle. Alors il partait pêcher la truite dans l'Arve pour essayer de me nourrir ; c'était jamais gagné ! Je faisais la grimace à cause des arêtes...


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    Je me souviens tu nous parlais de l'Italie et des Ritals
    Je me souviens tu nous racontais la guerre et le maquis
    Je me souviens tu dansais bien la valse mais tu jouais mal de l'accordéon

    Je me souviens tu aimais le cinéma américain et aussi Gabin et Bourvil
    Je me souviens en mai 68 tu es parti en solex à Lyon pour manifester
    Je me souviens tu nous répétais « De mon temps »
    Je me souviens des jouets en bois que tu fabriquais pour tes petits enfants
    Je me souviens des oranges en cadeau des Noëls de ton enfance
    Je me souviens tu n'aimais pas l'armée ni les curés mais tu croyais au bon dieu
    Je me souviens de ta dernière phrase : «on est peu de chose sur terre».

     

     

     


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  • Marignier, le 20 juillet 1969

    « Pépé on est tous allé à Thonon mercredi pour voir passer le tour. La cousine Lisette a donné une gifle à Yvon parce qu'il faisait l'idiot avec le Maurice et ils ont failli se faire écraser par les coureurs. Moi, j'ai été très sage. Tonton Fanfan m'a porté sur ses épaules. Mais pas assez longtemps il avait trop chaud, il n'arrêtait pas d'essuyer son front sous sa casquette. Tata Solange avait mis sa belle robe blanche à fleurs rouges, celle où l'on voit ses nichons tout blancs. Pourquoi pépé, y faut pas dire nichons ? Momo et Yvon y z'arrêtent pas de dire nichons.
    Lisette elle riait chaque fois qu'elle voyait un garçon de son école et elle remontait tout le temps les bretelles de son corsage, comme ça. Bon on est arrivé à onze heures devant l'église, mais il y avait tellement de monde que tonton Fanfan a garé la traction devant le bistrot du fils Rignol. On n'a même pas bu boire un sirop, toutes les tables étaient prises et au comptoir c'était noir de monde; heureusement tatan Solange avait pensé au thermos, le grand avec le bouchon gris qui sert de verre à boire. Finalement tatan Solange a pu s'asseoir à coté du curé sur une chaise qu'il avait préparé pour elle ; il est gentil le curé mais des fois je trouve qu'il regarde trop les nichons de tatan Solange. Non pépé, j'ai pas dit nichon. Moi, je me suis assis par terre et on a attendu; j'ai mangé un sandwich au jambon et des tartines de vache-qui-rit pour patienter a dit tatan. Il y avait du monde partout sur les murs, de tous les cotés, sur les trottoirs. Les gendarmes nous empêchaient d'aller sur la route. Y a que Gaston, le garde champêtre, qui avait le droit. Quand il m'a vu, il m'a pris sur ses épaules, ouais comme ça et il m'a emmené tout droit où on voyait le mieux ; donc là sur l'échelle de Gaston on a attendu. Les autres copains devaient pas monter, Gaston ne voulait pas ; y avait que moi qu'avais le droit.
    Tu sais pépé, Gaston m'aime bien parce que je l'aide toujours à couper les herbes dans les fossés après l'école. Bon, tout à coup, tout le monde a crié. Les gendarmes ont fait reculer tous ceux qui voulaient passer les barrières ;j'ai entendu applaudir, il y a eu plein de voitures avec des banderoles, des mégaphones qui criaient plein de trucs. Mais je comprenais rien du tout. Et puis ça y est, ils sont tous passés : d'abord Pingeon et juste derrière le cannibale en maillot jaune et Felice, pépé, il était là. Momo y préfère Merckx, mais moi je suis comme tonton, je préfère Poulidor. Je l'ai vu en vrai pépé, je voulais lui lancer ma gourde, mais Gaston il a pas voulu. Si tu avais été là, tu aurais cogné sur la tête du cannibale avec ta canne pour laisser passer Poulidor. Dis pépé, t'avais quel âge quand t'as vu le premier tour ? Dis pépé, qu'est-ce que tu fais toute la journée à l'hôpital ? Dis pépé, pourquoi tu regardes la lune ? »

    C'est la dernière fois que j'ai vu mon grand-père, à l'hôpital après son opération de la gorge. Maintenant, c'est dans mes rêves que je le vois et il crie toujours: "Allez Poulidor !". Dans mes rêves mon grand-père a retrouvé sa voix et cela me rend à la fois heureux et triste de le retrouver si vivant.


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