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    C'est une une gamine de quel âge ? Elle ne connaît pas son âge. Les hommes le savent, cela lui suffit. L'amour ? Elle ne connaît pas. Elle ne sait pas. Elle n'a jamais connu. Les hommes la touchent. Partout. Elle ne sait même pas par quel orifice ils la pénètrent. Elle ne dit rien. A peine un soupir. Elle aime ça ? Ça l'indiffère. Parfois elle soupire. Ça la décharge d'un poids dont elle ne connaît pas l'origine.

    Un homme lui donne de la drogue et par ça elle l'aime. Elle l'aime ? Aimer, ne pas aimer. Être, ne pas être. Ce sont des interrogations qu'elle laisse aux autres, à ses amants de passage qui naviguent dans des vies pleines où l’existence a ou n'a pas un sens. Elle envoie à ses parents un peu d'argent de ses nuits et elle sourit à ses amants d'une nuit.

    « Pounam, je m'appelle Pounam. Oui je vais sourire pour la photo parce que le souvenir imprimé pour vous est heureux. Pour moi ? Je ne sais pas. Ai-je le privilège d'avoir un souvenir ? J'ouvre ma bouche, mes seins, mon sexe et je suis à vous, à votre bouche, à votre corps, à vos mains. Je me perds dans nombre de vous et suis la dote de ma famille. Je suis un masque dans le calme de la vie. Je suis tragique ou magnifique selon votre rêve. Je cherche une trêve. La mort dans la convulsion me surprendra. Je saignerai, ni par les poignets, ni par le cœur, mais par le seuil de mon impudeur, par ce sexe renié.

     


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    Deux hommes en noir attendaient le passant, ils l'avaient reconnu de loin, avec son visage pâle et sa démarche malaisée. Lui ne semblait se douter de rien, pourtant parfois il se retournait, troublé, et ne cessait de presser ses mains gantées. Plus il approchait des deux guetteurs, plus il ralentissait le pas. Ce n'était pas leur présence qu'il redoutait mais d'avoir à gravir son seuil et retrouver sa chambre immobile. Bien longtemps, il avait retardé ce moment. Il avait parcouru les vieux quartiers de la ville, il avait longé les quartiers affairés, il avait traversé les parcs aux arbres magnifiques. Plusieurs fois, il s'était assis à un café, il avait acheté des cigarettes et au-dessus du fleuve il avait fumé, mêlant à la lente coulée des eaux le turban de sa fumée. Il n'avait pensé à rien, qu'aux objets l'entourant par lesquels il était relié par le regard, par le regard seulement. Les passants pris dans le manège de leur vie l’effrayaient dès qu'il les croisait et leur jetait rapidement des regards absents. Il était resté tout le jour sans parole et il devinait la plainte de la radio quand il serait dans la chambre nue. Piètre compromis.

     

    Au dernier instant, il devina les deux hommes tranquilles qu'il tenta d’éviter en vain. Ceux-ci le saisirent chacun par un bras, il voulut se dégager et crier mais sa crainte était si grande qu'il rapetissait sous leur poigne. Par un mouvement brusque ils l'obligèrent à les suivre et lui intimèrent l'ordre de réciter une prière. Il bredouilla « Au nom du Père » mais les mots se brisaient. Les hommes en noir le secouaient si fort pour qu'il avançât que tout son corps meurtri se morcelait. Au coin de la rue, sous un réverbère, ils le dévisagèrent et ne le reconnurent pas, ils le projetèrent au sol et en jurant s'en retournèrent à  leur poste d'observation.

     

    L'homme étendu resta là.

     

     

     


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  • C'est quoi en résumé 40 ans de carrière pour la carsat.te ?
    D'abord tu dis pas que t'as travaillé au noir à 16 ans dans une boulangerie de Vienne quand t'étais lycéenne ; ça t'oublie.

    Après tu dis que t'as commencé par être secrétaire -parce que fille d'ouvrier tu fais pas tes universités- et que tu as fini comme comptable.

    Après tu expliques que tu t'es inscrite à la fac d'histoire à cause d'Alexandre le Grand. En gros tu voulais comprendre, apprendre, sortir de l'autodidacte pour entrer dans les lieux de connaissance. Certes, étudiante mais travailleuse, faut bien vivre. Du coup, tu dis que t'as travaillé par nécessité dans les nouvelles technologies de la communication -entendez les premiers micro-ordinateurs sans souris, avec le DOS (prononcez dosse) et les premiers tableurs en noir et vert, et surtout avec le minitel, pas rose, le BtoB-. Là c'est le hasard : t'avais proposé à un Grec de taper sa thèse sur « l'histoire des mouvements marxistes-léninistes en Grèce ». Et ta machine à écrire électrique ça le faisait pas. Alors t'es entrée dans un bureau de la Part-Dieu et là ô miracle la directrice te donne les clés et te laisse taper ce que tu veux sur les premiers micro-ordinateurs destinés aux traitements de texte. A cette époque sa petite entreprise était spécialisée dans la formation des informaticiens sur les gros ordinateurs, parce qu'il y avait encore des ordinateurs énormes dans des salles climatisées.

    Après t'es en marche dans les start-up lyonnaises de l'ère Tapie. T'es même embauchée par le boss de Villeurbanne -qui est aujourd'hui député-, le fondateur/destructeur d'une grosse boite de jeux vidéo -mondiale qu'elle est devenue sa boite- qui te demande : « Tu sais écrire ? » Comme t'as pas trente ans tu dis oui à tout. Tu fais le tour du bâtiment : au troisième la direction, au second les commerciaux, au premier les programmateurs (de 20 ans d'âge) au rez-de chaussée les graphistes qui t'expliquent qu'au sous-sol ils vont fumer leurs trucs interdits -oui le chit est déjà interdit dans les années 80. Tu écris ton premier article sur les graphistes des jeux vidéos sur Atari. Et là t'es dans la merde tu dois créer le chemin de fer d'un journal de micro-informatique et distribuer à des pigistes leurs durs labeurs. Là t'as de la chance, tu recrutes l'homme de la situation -le pigiste le plus doué de sa génération-, qui te prend au sérieux quand toi tu penses « je suis sauvée, je vais pouvoir assurer la sortie du magazine dans les temps » et le rédacteur parisien qui te déteste parce que t'es pas du métier pourra te foutre la paix. Ça y est t'es chargée de projets : création de sites internet, recrutement d'informaticiens dans un cabinet. Là tu recrutes un cégétiste pour un service informatique de Saint Etienne et quand le directeur te fait des reproches tu lui rappelles que ta déontologie t'interdit de vérifier ce genre d'info et tu le rassures : « Si Monsieur est syndicaliste à Saint Etienne ça montre sa capacité de s'investir dans son entreprise. »
    Puis un jour tu reçois la révélation,
    sur ton chemin de Damas : « Je veux devenir administratrice d'une compagnie de théâtre. » Parce que t'as écrit pour le théâtre, plusieurs textes poussiéreux et le premier -ô miracle- diffusé sur France Culture quand t'as 25 ans. Donc le théâtre. Là tu rencontres un metteur en scène qui te confie les clés financières de sa maison, tu quittes Lyon pour Valence. Dix ans tu te démènes, tu suis l'aventure, tu la précèdes parfois -si ce n'est pas trop prétentieux de le dire- jusqu'au jour où l'arrivée du nouveau codirecteur te pousse dehors et tu fais ton chemin de croix. J'aime bien vivre à Valence mais parfois non, et la Retraite d'Eugène c'était le premier texte du metteur en scène, un truc sur la Grèce, un héros aux douze travaux.
    Ouf, la Drôme a plein de ressources : t'es embauchée par un music hall à la campagne, tu découvres les coulisses des danseuses de cabarets aux costumes de folies. Certes à cette époque -c'est pas celle de Cocteau et de Piaf, c'est déjà celle de Dormesson et de Jauni- c'est ringard de travailler dans le plus grand cabaret de la Drôme, c'est même du reniement à la Qulture. (Ah oui tu voulais travailler pour des artistes mais en réalité c'est pas le Ministère des Artistes, c'est le Ministère de la Culture.) Donc là tu tombes dans la culture populaire après le ThéÂtre. Mais tu t'en fous, t'as ta famille, t'es plus obligée de faire le tour des théâtres de France pour assurer le succès de la compagnie devenu centre dramatique. Dramatique, ça porte bien son nom puisque t'as été virée pour faute grave, le codirecteur voulait ta place mais il a fait croire que tu t'étais lassée après t'avoir mise au placard. Donc direction cabaret, puis musiques actuelles toujours dans la Drôme. T'aime les aventures nouvelles ! Le meilleur c'est quand tu fais la billetterie d'une certaine salle de rock garage de Valence et qu'on t'appelle Josiane parce qu'on a oublié ton prénom mais qu'on te serre ta bière au comptoir et que les groupes de métal US t'appellent Corina.

    Pendant 25 ans j'ai travaillé dans le spectacle vivant. Je résume : blanc au théâtre, champagne au music-hall, bière aux musiques actuelles.

    En résumé, j'ai rien foutu, le hasard, le désordre, le travailleur salarié de base.
    Resservez-moi un café, là je fais pause, j'ai besoin d'air.

     


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  • Histoire de tous les jours

    Ce matin, la présidente m'a téléphoné. Elle avait une drôle de voix la présidente. La directrice était dans son bureau, porte grande ouverte. Ce matin, quand j’étais arrivée au bureau, elle m'avait demandé si je voulais un café. Un mois plus tôt on m’avait annoncé que mon cdd serait reconduit en cdi, à temps partiel, on pourra pas faire plus, on ne peut pas le prolonger en cdd, on n’a pas le droit.
     
    Ce matin, la présidente m'a annoncé par téléphone que mon cdd n'était pas reconduit. Non, non, il ne faut pas que je m'insurge contre la directrice qui ne m'a pas prévenue. C'est à elle, la présidente de m'annoncer que mon contrat s'arrête aujourd'hui, mais que je ne m'inquiète pas mes heures supplémentaires me seront payées, enfin, comme j'étais à temps partiel, mes heures complémentaires me seront payées, et mes congés aussi. Ah oui, je suis en cae donc je n’ai pas droit à la prime de précarité. La présidente est bien désolée, mais les chiffres du bilan sont mauvais, l'association n'est pas en mesure de s'engager sur le long terme, surtout que bientôt l'aide de l'État ne sera pas reconduite pour mon poste, et il y a ce jugement aux prudhommes qui risque encore de plomber la trésorerie de l’association. J'ai raccroché. Mon écran d'ordinateur m'a fait un clin d'œil. La directrice n'a pas bronché.
     
    Il a fallu que je me lève, que je me dirige vers le bureau de la directrice pour l'entendre se déverser en excuses, mais c'était pire, sa voix fluette, son visage de souris étaient encore pire que son silence. J'ai annoncé la nouvelle à mes collègues. Ils étaient atterrés, enfin ceux qui n'étaient pas encore informés. J'ai fini de remplir ma feuille de présence, j'ai classé mes derniers papiers. J'ai réuni les dossiers en cours, j'ai répondu à mes derniers mails, ceux de mes collègues des autres sites, quelle est cette rumeur, que se passe-t-il ? Il ne se passe rien, mon cdd se termine, je quitte l'association. J'ai détaché de mon porte-clé les clés du bureau. J'ai déposé mes dossiers et mes clés dans le bureau de la directrice. N'y a-t-il pas des choses à prévoir pour la fin de mon contrat, m'a-t-elle demandé ? J'aurais sans doute dû lui dicter ce qu'elle avait à faire quand un salarié quitte son emploi ? Elle m'a remerciée pour tout ce que j'avais apporté à l'association depuis un an, tous les outils que j'avais créés et qui serviront longtemps à l'association. J'aurais dû la remercier pour ses félicitations, sincères, a-t-elle précisé.
     
    Ah oui, l'association travaille dans le champ social, plus exactement dans la lutte contre l'illettrisme et contre les discriminations. Elle reçoit des subventions de l'Europe, de l'État et des collectivités territoriales. Cette association est mandatée pour conseiller, évaluer, former les professionnels, les bénévoles, les fonctionnaires de l'État et des services connexes qui reçoivent des personnes en situation d'illettrisme -on ne dit pas illettrés, c'est trop discriminant.
     
    Je me suis retrouvée dans la rue, il y avait une affiche du Front National collée sur un poteau. J'ai appelé mes potes du NPA pour qu'ils recouvrent l'affiche. Je suis allée boire un café chaud à la Bastille, un des cafés de la ville, juste un nom nostalgique. Il faisait si beau, je suis restée en terrasse et j'ai feuilleté les journaux. Mélenchon frise les 14% dans les sondages. J'ai oublié qu'avant d'être nommée directrice de l'association, la directrice était coach pour les chômeurs du pôle emploi. J'ai oublié que la présidente de l’association était retraitée et socialiste. Au second tour, je risque de m'abstenir. Ça ira, ça ira, j'ai bu mon café à la Bastille.

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  • Dans le bar, le pianiste s'est levé, il délaisse le piano, tout noir. Au comptoir, les lumières sont éteintes, le pianiste commande le dernier whisky. « Un yiddish, Gab ! Double sec. » Il a la voix des mauvais jours, le pianiste, la voix érayée des soirs de solitude quand le café, noir de fumée, étale ses tables désertes et ses allées poussiéreuses et grasses. Le pianiste tourne le dos à l'instrument, à quoi bon la musique sous les doigts quand la tête tourne en carafe fêlée. Rien que du vide égratigné d'impuissance. Tiens, il y a encore une table occupée. Le dernier consommateur penche sa tête sur ses bras assoiffés des autres, qui vont ailleurs, là où la fête résonne encore. Dans les rues, les passants sautent de flaques en flaques. Les voitures valsent entre les mêmes flaques, petites étendues d'eaux avant les grandes eaux.

    Eaux promises dans les villes. Trottoirs de la ville où un homme seul traîne son manteau vert et trempé. Il baisse la tête. Son col relevé cache une chevelure, blonde peut-être. Il est pressé mais hésite au carrefour. Il s'arrête devant le café. Viendra-t-il encore une fois rejoindre son ami le pianiste ? N'a-t-il pas déjà assez entendu sa voix fêlée raconter de vieilles amours ordinaires comme toutes les amours des autres ? La lumière filtre, il faut entrer à nouveau, pour écouter le vieux crooner obligé de réciter des fables que Casanova aimerait inscrire dans le livre IV de ses aventures. Temps de la vie d'un homme qui ingurgite l'histoire des autres, parce qu'il est de passage et qu'il n'aura pas le temps de créer sa propre histoire dans cette ville où coulent deux fleuves inlassablement traînés vers la mer.

    Mer Méditerranée. Lourdeur avant la pluie. Des chants grecs. Pourquoi la Grèce maintenant ? Le téké s'égrène, parodie de quelques pas. Les marins grecs ont posé leurs mains aux poils noirs sur leurs genoux en toile marine. Les chaises sont repoussées contre le mur et chacun regarde le centre de la salle. Le premier qui se lève est vieux, son  visage est tanné. Il trace deux, trois gestes avec le bout de son pied botté, léger sous le cuir épais. Deux ronds, comme ça et les reins se redressent, les mains se joignent. Il livre là sur le carreau du café sa leventia, tout son honneur, toute sa liberté. La liberté et la mort, c'est la première phrase que cet amour-là a prononcée quand je me tenais à cette terrasse, là sur la place d'Heraklion. Je lisais Kazantsaki. Ca je ne te l'ai jamais dit. Les autres applaudissent, attentifs à ces mouvements improvisés mais tellement saccadés qu'on voudrait qu'ils reproduisent des pas initiatiques. Et les têtes approuvent le vieux danseur. Il tourne, comme un derviche, il a fumé du noir c'est certain. Il tourne, le bras droit levé au ciel  et le gauche pointant la terre. Il tourne d'un mur à l'autre. De quel visible à quel invisible ? Le jeune palikare le rejoint. Son pas est plus précis, plus rythmique. Il tourne sur lui-même en un mouvement qui s'amplifie. Toute la Méditerranée boudeuse dans sa tête. Il entend aussi les pleurs de sa mère quand le typhus a rongé le petit dernier. Et quand le père est revenu, la main coupée par le filet alourdi de poissons. Lamentations et plaintes. Pire encore, quand Fotini lui a jeté un regard noir le jour de la fête du vin. Le jeune il veut oublier toutes ces tentations du désespoir et le vieux, lui, il attend que le souvenir de la Mangkissa lui gonfle encore les entrailles. Et là, le vieux Daïs entame le chant du kaïmos. Vous l'entendez comme il pleure sa vie, ses souvenirs, ses chagrins, tout son vague à l'âme jusqu'à l'extase mystique, pas celle des saints, mais celle quand il la tenait la Mangkissa entre ses reins. Croire que la vie est encore là, bien recroquevillée dans son ventre et le pope peut bien crier que c'est des danses païennes, le vieux il s'en fout. Il est près à baisser sa culotte de cheval devant le pope et lui crier foutaises ! La vie c'est là qu'elle est. Il rit, découvrant sa mâchoire édentée, il tâte ses parties, on pourrait croire que son sexe va se dresser. Pas vrai, mon gars ! Allons encore du vin de résine.

    Gab repousse le bouton. Le pianiste a fait un geste las, plus de musique pour cette nuit. Quelle heure est-il ? Deux heures peut-être ? Oui, deux heures. Seulement deux heures. La nuit est longue, l'hiver. Je déteste la nuit. Elle n'en finit plus. Qu'est-ce que je te raconte, ce whisky aura ma peau mais avant il me rendra fou. Bien sûr que j'aime la nuit avec son monde d'hommes qui croisent le côté cour du décor. Côté jardin, les feuillages, les églises, les boutiques. Côté cour, du carton-pâte. Tu appuies ton doigt, là sur une façade et crac, de la poussière. Rien de plus. Allons, fais pas cette tête, que voulais-tu trouver ? Un peu de poussière, je te dis. Poussière qui colle à ta peau et, un jour de jadis, c'était l'ongle de Michel-Ange ou celui d'Attila.


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