• Dans le bar, le pianiste s'est levé, il délaisse le piano, tout noir. Au comptoir, les lumières sont éteintes, le pianiste commande le dernier whisky. « Un yiddish, Gab ! Double sec. » Il a la voix des mauvais jours, le pianiste, la voix érayée des soirs de solitude quand le café, noir de fumée, étale ses tables désertes et ses allées poussiéreuses et grasses. Le pianiste tourne le dos à l'instrument, à quoi bon la musique sous les doigts quand la tête tourne en carafe fêlée. Rien que du vide égratigné d'impuissance. Tiens, il y a encore une table occupée. Le dernier consommateur penche sa tête sur ses bras assoiffés des autres, qui vont ailleurs, là où la fête résonne encore. Dans les rues, les passants sautent de flaques en flaques. Les voitures valsent entre les mêmes flaques, petites étendues d'eaux avant les grandes eaux.

    Eaux promises dans les villes. Trottoirs de la ville où un homme seul traîne son manteau vert et trempé. Il baisse la tête. Son col relevé cache une chevelure, blonde peut-être. Il est pressé mais hésite au carrefour. Il s'arrête devant le café. Viendra-t-il encore une fois rejoindre son ami le pianiste ? N'a-t-il pas déjà assez entendu sa voix fêlée raconter de vieilles amours ordinaires comme toutes les amours des autres ? La lumière filtre, il faut entrer à nouveau, pour écouter le vieux crooner obligé de réciter des fables que Casanova aimerait inscrire dans le livre IV de ses aventures. Temps de la vie d'un homme qui ingurgite l'histoire des autres, parce qu'il est de passage et qu'il n'aura pas le temps de créer sa propre histoire dans cette ville où coulent deux fleuves inlassablement traînés vers la mer.

    Mer Méditerranée. Lourdeur avant la pluie. Des chants grecs. Pourquoi la Grèce maintenant ? Le téké s'égrène, parodie de quelques pas. Les marins grecs ont posé leurs mains aux poils noirs sur leurs genoux en toile marine. Les chaises sont repoussées contre le mur et chacun regarde le centre de la salle. Le premier qui se lève est vieux, son  visage est tanné. Il trace deux, trois gestes avec le bout de son pied botté, léger sous le cuir épais. Deux ronds, comme ça et les reins se redressent, les mains se joignent. Il livre là sur le carreau du café sa leventia, tout son honneur, toute sa liberté. La liberté et la mort, c'est la première phrase que cet amour-là a prononcée quand je me tenais à cette terrasse, là sur la place d'Heraklion. Je lisais Kazantsaki. Ca je ne te l'ai jamais dit. Les autres applaudissent, attentifs à ces mouvements improvisés mais tellement saccadés qu'on voudrait qu'ils reproduisent des pas initiatiques. Et les têtes approuvent le vieux danseur. Il tourne, comme un derviche, il a fumé du noir c'est certain. Il tourne, le bras droit levé au ciel  et le gauche pointant la terre. Il tourne d'un mur à l'autre. De quel visible à quel invisible ? Le jeune palikare le rejoint. Son pas est plus précis, plus rythmique. Il tourne sur lui-même en un mouvement qui s'amplifie. Toute la Méditerranée boudeuse dans sa tête. Il entend aussi les pleurs de sa mère quand le typhus a rongé le petit dernier. Et quand le père est revenu, la main coupée par le filet alourdi de poissons. Lamentations et plaintes. Pire encore, quand Fotini lui a jeté un regard noir le jour de la fête du vin. Le jeune il veut oublier toutes ces tentations du désespoir et le vieux, lui, il attend que le souvenir de la Mangkissa lui gonfle encore les entrailles. Et là, le vieux Daïs entame le chant du kaïmos. Vous l'entendez comme il pleure sa vie, ses souvenirs, ses chagrins, tout son vague à l'âme jusqu'à l'extase mystique, pas celle des saints, mais celle quand il la tenait la Mangkissa entre ses reins. Croire que la vie est encore là, bien recroquevillée dans son ventre et le pope peut bien crier que c'est des danses païennes, le vieux il s'en fout. Il est près à baisser sa culotte de cheval devant le pope et lui crier foutaises ! La vie c'est là qu'elle est. Il rit, découvrant sa mâchoire édentée, il tâte ses parties, on pourrait croire que son sexe va se dresser. Pas vrai, mon gars ! Allons encore du vin de résine.

    Gab repousse le bouton. Le pianiste a fait un geste las, plus de musique pour cette nuit. Quelle heure est-il ? Deux heures peut-être ? Oui, deux heures. Seulement deux heures. La nuit est longue, l'hiver. Je déteste la nuit. Elle n'en finit plus. Qu'est-ce que je te raconte, ce whisky aura ma peau mais avant il me rendra fou. Bien sûr que j'aime la nuit avec son monde d'hommes qui croisent le côté cour du décor. Côté jardin, les feuillages, les églises, les boutiques. Côté cour, du carton-pâte. Tu appuies ton doigt, là sur une façade et crac, de la poussière. Rien de plus. Allons, fais pas cette tête, que voulais-tu trouver ? Un peu de poussière, je te dis. Poussière qui colle à ta peau et, un jour de jadis, c'était l'ongle de Michel-Ange ou celui d'Attila.


    votre commentaire
  • En ce dimanche de printemps, ne sachant que faire de Blandine, et constatant qu'elle ne me lâcherait pas, je décidai de l'emmener au parc. Pour une jeune fille, c'était presque une promenade romantique. Pour moi c'était une façon commode de passer le temps. Nous en étions aux premières rencontres et pourtant il me semblait déjà imprudent d'emmener Blandine n'importe où...

    Lorsque je fréquente une femme, je m'arrange pour espacer les rendez-vous ou les circonscrire dans des lieux neutres. Habituellement, cela ne pose pas de problème. Il en allait tout autrement avec Blandine. Il me fallait ménager sa susceptibilité, qu'elle avait grande. Je ne savais pourquoi, en outre, cette simple promenade me semblait déjà une imprudence. Quant à Blandine, elle rayonnait. Cela ne dura pas. A peine avions-nous croisé la statue aux colombes qui frissonnait dans l'allée de la roseraie, qu'une scène, aussi violente qu'inattendue, secoua l'alentour. Blandine était blanche, hurlait presque et prenait à témoin les pauvres passants. Je restai muet. Je ne me doutais pas que cette enfant fragile put se comporter avec autant de nervosité et de courroux. J'en étais à chercher quelque exemple dans la littérature quand je la vis s'enfuir, perdant même une chaussure dans le gravier de l'allée. Je restai là, gauche, avec sa chaussure à la main, souriant aux passants qui me fixaient bizarrement.

    La rapidité de la scène, son absurdité m'interdisaient toute réaction. Blandine avait disparu si rapidement qu'il m'était impossible de la retrouver. Je pris le parti de m'asseoir sur un banc et d'attendre la suite des événements. Après tout, je tenais sa chaussure, elle serait obligée de revenir. Quoiqu'au fond je doutais qu'elle pût avoir ce souci. Comment pouvait-on espérer une conduite raisonnable après un tel éclat ? J'essayais de comprendre ce qui avait causé un tel émoi. Il me fallut quelque effort car, à chaque tentative de me remémorer notre dernière conversation, j'étais sans cesse attiré par d'autres détails, qui, une fleur nouvellement aperçue dont le rouge ou le blanc me laissaient rêveur, qui, une jeune femme fleurant bon qui longeait l'allée au bras d'un homme, et tenant par la main un enfant. Finalement cette introspection me permit de conclure que tout avait commencé après que j'eus croisé Annie, une ancienne amie.

    Nous n'avions échangé qu'un bonjour amical et quelques banalités, l'homme qui était avec elle s'était éloigné par politesse, et Blandine avait jugé bon de calquer sa conduite sur la sienne. Elle me demanda quand nous eûmes repris notre promenade d'amoureux qui était cette femme que j'avais saluée. « C'est Annie », avais-je répondu laconiquement, n'attachant après tout aucune importance à cette rencontre de pur hasard. Pour Blandine il en allait tout autrement ce dont évidemment je ne pouvais me douter. Enfin, je me souvins qu'une de ses dernières phrases, avant de s'enfuir, avait été : « Alors moi aussi, si tu me rencontrais par hasard, tu n'aurais pas plus d'égard !» Sur le coup, je ne compris pas le sens de cette vindicte. Fallait-il d'ailleurs en chercher du domaine de la raison ?

    J'en étais là de mes réflexions quand, tout aussi soudainement qu'elle avait disparu, Blandine se dressait devant mon banc. « Ne crois pas que je sois revenue pour te pardonner. Je viens récupérer ma chaussure. » Je lui tendis l'objet et lui demandai de s'asseoir pour se chausser plus aisément. Il me semblait qu'une fois assise, elle saurait m'écouter. Dans son état, je n'osai pas lui prendre la main et me souvint d'une scène où pour calmer une jeune fille, le héros d'un livre lui pressait le genou. Je faillis murmurer son nom mais me contins. Il est parfois préférable de rester silencieux. Quelques minutes passèrent, et je l'entendis pleurer doucement comme une enfant prise en faute. Je ne résistai pas.

    Vous dites qu'à ma place vous auriez abandonné la partie ? Si sa colère avait été censée, fondée, sans aucun doute. Je ne peux pas supporter les femmes irascibles. Mais là, c'était tout différent. Il y avait quelque chose de fascinant dans ce délire et, bien que je prévoyais les mille tourments que cette âme allait faire peser sur moi, je demeurai. Elle-même comprit-elle le goût que j'avais pour les situations exaspérantes ? Sur ce banc, nous scellâmes un pacte muet et comme celui de Faust, la mort seule pouvait le délier. Enfin, nous n'étions pas dans un drame romantique et l'issue en fut toute autre.

    Ceci est une autre histoire. Il est tard, revoyons-nous demain, j'adore la terrasse de ce café, les passantes en sont particulièrement agréables.

     

    photo : Richard Vantielcke LudImaginary

    www.ludimaginary.net

     


    votre commentaire
  • 6h30 : avant de me lever, je plonge dans la lecture de « Les lions du Panshir». 1982, Jean-Pierre a trahi Jane et les habitants de la vallée. Jane s'enfuit avec Ellis dans le Nuristan, à travers les montagnes d'Afghanistan. Je n'aurai pas le temps.
    7h : douche rapide. Quel temps fait-il ? choisir des vêtements, se coiffer. J'ai une mine blanche et grise, les cheveux en bataille. Le miroir est terrible, la cinquantaine est proche. Se maquiller. Préparer le petit déjeuner, celui de ma fille, le mien. Ranger la maison, descendre la chienne, ne pas oublier de fermer les fenêtres. Je n'aurai pas le temps.
    8h27 : je dépose ma fille devant la cour de son école, j'achète une baguette à l'ancienne : « Bonjour, pas de croissants ce matin ? », le boulanger est sympathique. Tous les jours il est là avec sa camionnette sur le parking de l'école. J'écoute Europe 1 : Elkabach, qui agace ses invités et moi aussi, ou bien des chansons françaises que je reprends en refrain. La route dans les champs fleuris. Les croisements. L'arrivée au lac. Je n'aurai pas le temps.
    8h45. Saluer Homère qui se laisse caresser gentiment, malgré son allure de molosse. Remercier Gégé pour le café du matin. Vérifier la trésorerie, penser à rappeler Gad. Ouvrir les dossiers, les refermer, répondre aux fournisseurs, improviser, recompter, décompter, saluer les artistes, plaisanter avec mes collègues, imiter les blondes. Je n'aurai pas le temps.
    11h30 : La Mercédès a franchi la grille : « bonjour, Monsieur le Président. » L'heure du repas approche, l'après-midi au même rythme. Je n'aurai pas le temps.
    18h30 : retour à la maison, j'embrasse mon mari et nos filles : « Comment s'est passée ta journée ? » S'activer pour le repas du soir. Dans la cuisine, j'aide ma fille à faire ses devoirs : la conjugaison des verbes irréguliers ou la circulation sanguine. Ruquier à la télé pour se détendre. Le journal de 20 h. « Il est l'heure de te mettre en pyjama, n'oublie pas de te brosser les dents ». « Oui, maman. » Au lit. « Maman chérie que j'adore, un bisou. J'ai soif. » Je n'aurai pas le temps.
    21 heures : J'ouvre mes cahiers. J'ouvre mon ordinateur. Je ferme mes oreilles. J'entends le bourdonnement d'une rivière qui chute et je vois les montagnes enneigées d'Afghanistan. Je commence d'écrire. Je prendrai le temps.

    J'avais oublié, aujourd'hui, on est dimanche !


    2 commentaires
  • J'avais toujours vu le visage de ma mère se refléter dans les miroirs qu'elle collectionnait et qui ornaient sa chambre. Sur son bureau en noyer, elle avait disposé trois miroirs ovales : un miroir de style art moderne sur pied en fer forgé que j'aimais faire basculer, un miroir à main en vermeil et un miroir très ancien qui avait appartenu à une reine, c'est ce qu'elle me disait.

    Le visage de ma mère était lumineux comme son sourire et sa voix douce comme celle d'un ange. C'est ainsi qu'elle m'apparaissait et chaque soir elle me rejoignait dans ma chambre pour me raconter une de ses petites histoires merveilleuses que j'écoutais en silence. Toutes ses histoires commençaient par : « Ma petite fille d'amour chérie, c'est l'histoire de ». Il y avait des histoires de fées, de sorcières, de petits poucets, de loups. L'histoire que je préférais c'était celle d'Alice quand elle quittait le monde vrai pour le monde derrière le miroir ; il y avait aussi celle d'Orphée qui traversait les miroirs avec ses gants en peau d'antilope. Mais ce conte me faisait pleurer parce qu'Orphée perdait toujours Eurydice. Dans une autre histoire maman me parlait de Narcisse qui se penchait trop au-dessus du miroir de l'eau et qui se noyait. « Comme Ophélie », me disait-elle mais je ne savais pas qui était Ophélie. Elle m'expliquait qu'Ophélie se noyait parce qu'elle aimait trop le prince du Danemark. Le plus terrible c'était le miroir de l'affreuse sorcière dans Blanche Neige. Tout cela n'était que prétexte à rester le plus longtemps possible avec ma mère mais j'avais quatre ans et papa arrivait toujours à la fin de l'histoire ou presque pour nous rappeler que je devais dormir.

    Et puis il y a eu cette journée terrible où papa, tout seul,  me coucha dans mon lit parce que ma maman était partie très loin dans le ciel. Papa n'avait même pas essayé de me raconter une histoire, sa gorge était toute sèche et ses yeux pleuraient très forts. Les jours qui suivirent étaient sans goût. Je ne savais plus manger et ma mamie me forçait un peu à avaler des yaourts nature avec du sucre.

    Le soir, j'allais tout doucement dans la chambre de ma maman, même si elle n'était plus là. Je me promenais et j'essayais de voir son visage dans tous ses miroirs. Mais les miroirs ne savaient plus réfléchir, ils avaient perdu la mémoire. Je regardais mon visage et je ne le reconnaissais pas, je touchais mes joues, mon front, mon nez avec mes doigts pour être sûre que j'étais bien là devant le miroir. Peut-être que moi aussi j'étais partie avec maman. Je faisais des grimaces, j'écarquillais les yeux. Mais le miroir n'arrivait toujours pas à réfléchir.

    Un soir, fatiguée de l'attente, j'avais dû m'endormir parce que bientôt, je sentis la main de maman dans mes cheveux et sa voix douce à mon oreille. Elle me disait de regarder le petit miroir à main ovale qu'elle gardait dans le tiroir de son bureau. Je me levais doucement. J'ouvrais le tiroir et là, dans le miroir, je revis son visage souriant et à côté du sien il y avait aussi le mien qui ne pleurait plus. « Tu sais je ne resterai pas toujours dans ce miroir mon bébé, mais chaque fois que tu auras besoin de moi tu fermeras les yeux et tu me verras dans le miroir de ton cœur. » Je l'avais retrouvée ! Depuis ce jour j'ai gardé sous mon oreiller le petit miroir ovale. Quand parfois je suis très triste, je ferme les yeux et dans mon cœur il y a toujours le visage de ma maman qui me sourit.

     

    photo : Yves-marie JACOB


    votre commentaire
  • Il est des villes, des lieux, comme il est des personnes, certains vous adoptent, certains vous apprivoisent au premier regard, au premier contact, d'autres résistent, se refusent, ne pénètrent jamais votre univers et leur univers vous reste étranger.

    Lyon. Dès qu'elle avait posé le pied sur le quai de Perrache, un jour de septembre 1977, à l'aube de ses 20 ans, elle s'était sentie chez elle, accueillie, enveloppée par Lyon aux deux fleuves. C'est dans cette ville, un soir d'automne, qu'elle avait rencontré Robert et cette rencontre avait aiguillé sa vie pour toujours. Au début de l'automne, ils s'étaient rencontrés dans leurs jeunes années. Ils avaient vingt ans ou presque, leurs regards s'étaient croisés : la vie leur offrait leur première rencontre.

    Ce soir-là, Béatrice sortait seule d'un cinéma, elle avait vu un film français mineur avec des acteurs connus. Elle goûtait à la couleur des châtaigniers dans la dernière nuit de septembre. Par désœuvrement, parce qu'elle ne se résignait pas à retourner seule dans sa chambre, elle entra dans un café banal de la grande avenue. Deux jeunes hommes étaient assis à une table, celui qui faisait face à l'entrée -il était brun- releva machinalement la tête à son arrivée. Leurs regards se croisèrent. Le café résonnait des bruits de verre et des discussions mélangées. Elle s'installa. Un garçon en veston noir, en traversant la diagonale de la salle s'adressa à elle :

    -       Et pour vous mademoiselle ? 

    -       Un thé nature, s'il vous plait. 

    -    Déjà le garçon s'éloignait, frottant ses pieds sur le sol dallé, comme fatigué par sa journée. Il revint avec son plateau chargé du thé et des bières.

    -       Attention la théière est chaude, ne brûlez pas vos jolis mains.

    -       Nos bières, nos bières, on a soif !

    -   Voilà, voilà j'arrive, vous voyez pas que je sers la demoiselle. Ne faites pas attention à eux, ils reviennent de Gerland, des supporters assoiffés.

    Il se dirigea à l'autre bout du café, en râlant contre l'impatience du groupe de jeunes gens, bruyants, alignant leurs verres vides. Béatrice buvait lentement sa boisson chaude, qu'elle trouvait bien insipide, mais elle n'avait pas osé commander seule une boisson alcoolisée. Elle relevait les yeux par dessus sa tasse pour examiner le jeune homme. Il portait une veste noire, en velours côtelé, une chemise verte, des bottes noires. Au bout de quelques minutes, le deuxième jeune homme se retourna pour regarder dans la direction de Béatrice. Elle n'avait pas bougé tout ce temps. Elle buvait son thé chaud. En face, un immeuble bourgeois, à la façade somptueuse, basculait dans la rue les lumières de ses hautes fenêtres. Elle aurait voulu tomber de l'une d'elles, là au milieu d'eux tous. Exister une ultime fois. Elle continuait tranquillement de boire son thé. Pendant ces instants, le jeune homme brun lui jetait de temps à autre un regard furtif. Les yeux de Béatrice aurait pu supplier le jeune homme de surprendre sa solitude, ordonner à son grand corps de se lever, qu'il vint se pencher à sa table, il n'en fit rien. Le grand corps de l'homme en noir restait assis. Elle continua de fixer la plus haute fenêtre de l'immeuble d’en face qui restait éteinte. Encore deux minutes, elle se lèverait, l'instant serait passé. L'instant d'une rencontre, dans le hasard de la dernière nuit de septembre après l'été.

    Elle se tenait debout dans la rue, elle marchait. Les deux jeunes hommes étaient restés assis à leur table, pris par leur conversation, indifférents déjà. La station de métro était toute proche. Elle monterait dans la rame pour rejoindre sa chambre. Elle regretterait son orgueil de n'avoir pas rejoint son dernier amant de passage, un jeune homme de bonne famille, plutôt agréable. Une rencontre facile pour les derniers jours de septembre, mais insuffisante à lui donner le désir de vivre. Elle allait traverser la rue pour rejoindre la station de métro.

    -       Pardon, mademoiselle. 

    Le jeune homme blond qu'elle avait vu seulement de dos était là devant elle. Il l'invitait à prendre un verre avec lui. Elle cherchait des yeux l'homme en noir.

    -       Et votre ami, il n'est pas là ? 


    votre commentaire


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique