• Les livres aux mots noirs
    sont tombés épars
    Ce matin une main vaudou
    a empoigné ma poitrine
    mon cœur s'arrache

    Les livres aux mots de plomb

    ont délivré leurs paroles brûlantes
    Un esprit sorti de l'enfer
    a soufflé à ma bouche
    mes poumons s'effondrent

    Les livres aux mots incohérents

    ont lancé leurs flèches vénéneuses
    Un éros fatigué des jours
    a pétri ma peau flétrie
    mes souvenirs tenaces s’effacent. 

     


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  • Qu'est-ce qui m'a pris encore ? Elle n'est même pas jeune. Elle est... elle est. Enfin, vous voyez ce que je veux dire. Il n'y a que les connaisseurs pour sentir cela. Les autres passent, sans un regard. Trop pressés. Il faut être dilettante, comme vous et moi.

    Qu'est-ce qui m'a pris encore ? Parce que, tout bien considéré, c'est certain, mon épouse -enfin la femme qui vit avec moi depuis vingt ans- n'y trouvera rien à redire, elle haussera tout au plus les épaules, un nouveau caprice. Ma vieille maîtresse n'en saura rien, quant à elle, elle ne s'intéresse qu'à nos rencontres éphémères, à nos jeux sensuels. Non, celle qui m'inquiète, c'est Blandine, ma troisième femme. Elle risque de me poser des questions. Je devrais lui mentir, enfin lui cacher la vérité, je déteste cela. Non, je crois que cette rencontre n'a pas de sens, une quatrième femme, non, non ! Ne lui donnons pas l'idée d'une suite, pas une once d'empreintes, de traces. Rien. De l'éphémère, de l'inaccompli. Rester en suspend, je ne vois pas d'autre issue.

    Elle vit dans une ville du Sud. Je n'aime pas le Sud, j'ai toujours préféré les hivers de glace. Dans sa robe noire, flottant sur les quais et dans les allées du parc, elle m'a accroché. Mon bras à son bras. Qu'est-ce qui m'a pris encore ? J'aurais dû passer mon chemin, tourner la page sans la lire, ne pas même imaginer qu'un nouvel amour me capture.

    Ah, j'ai prononcé le mot ? Vous êtes certain ? Non, du désir, oui, du désir. Amoureux ? J'avoue, je m'y enroule, je sombre dans cette terrible addiction. Mais voyez-vous, mon emploi du temps est déjà très chargé, le matin je délivre mes cours à l'université, je vous accorde des après-midi pour vos traductions, j'ai mes sorties nocturnes, auxquelles je ne peux renoncer, et des repas avec mes enfants. Mes rendez-vous avec Blandine. Non, vraiment, je ne peux rien lui accorder, aucune plage de liberté. Je ne penserai pas à elle, je la pousserai dans les bras d'autres rencontres. Elle se lassera de mon manque de disponibilité. Quel amour tiendrait ? Son absence me suffira. J'en humerai la douloureuse et passionnante déchirure. Nos meilleurs souvenirs se délectent des amours inachevées. Elle me rappelle mon premier amour. Il m'a détruit, savez-vous. J'ai reconstruit grain par grain, des remparts pour éviter le morcellement.

    Oublions, reprenons notre lente traduction.


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  • Histoire d'un oeil malade

    Ce matin, le givre miroitait les rues, j'ai suivi une passante en manteau bleu, son col relevé dessinait à ses joues des airs afghans. Elle marchait lentement sur le bord du trottoir. Des enfants qui couraient l'ont croisé, elle ne les a pas vu, elle avançait comme une noctambule jusqu'au coin de la rue. Quand j'allai la rejoindre, un tram s'est faufilé entre nous, elle a grimpé les trois marches, les portes se sont refermées sur elle. J'ai perdu sa silhouette derrière les vitres du transport en commun qui m'a enlevé la belle inconnue. Sa vision est restée inscrustée dans mon oeil, comme une tache à l'intérieur de ma vue. Je regarde mon oeil, je suis cet oeil qui garde l'objet précieux évanoui.

    J'avais quitté ce matin la chambre jaune, je l'avais regardée prendre son bain, vêtue de rayons humides à ses grains de peau frissonnante. Elle naissait en étoile dans la mousse et j'aurais peint toutes ses nuits étoilées sous la lune opaque si elle m'avait retenu. Je la regardais me regarder et son regard avait des ondes en rayon X qui pénétrait mes chairs et mes artères.

    J'ai poursuivi ma marche solitaire dans les rues qui se remplissaient de neige. Bientôt je creuserai une tranchée, j'étalerai la neige pour laisser venir la mort blanche. Elle s'avancerait au pied du lit froid, je n'aurai pas de cri bleu, à peine un sourire entre les dents. Mon corps opaque se livrerait à la mort, et les trams poursuivraient leur rails plats sans percevoir mon linceul.

    Je me souvenais des baisers dans les champs de maïs. J'étais dans mes jeunes années, je frayais mon chemin dans le corps vivant de mon amour d'antan. Elle se baignait dans la rivière, ses cheveux roux se déroulaient et je plongeais mon regard au long de ses jambes, des cuisses, de son sexe, ruisselant. Je ne voyais que la perspective de son visage, elle se retourna en riant et son rire m'éclaboussa.

    Puis la grippe espagnole a tout emporté. J'ai gardé un piano et les notes ont recréé les souvenirs. Je marche, noctambule dans les rues, à la recherche de l'inconnue en manteau bleu. Mon oeil s'habituera aux ombres.

     

    illust : Edvard Munch

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  • Palingénésie

     

    Pourquoi as-tu quitté notre tanière
    ma panthère des neiges
    Je t'avais dit de m'attendre

    Tu avais peur
    Je serais revenu
    J'étais parti chasser les chairs fumantes
    Tu étais affamée
    A mon retour je t'aurais nourrie
    Tu étais assoiffée
    Je t'aurais désaltérée à mes babines

    Au lieu de ça qu'as-tu fait
    A changer d'apparences
    A courir autour des hommes
    Tu sais qu'ils sont dangereux
    Ta robe de satin blanc ils l'ont salie

    C'est quoi ce trou rouge
    A ton poitrail
    C'est leur feu qui t'a transpercée
    Le démon Kamaloka t'a engloutie
    Je vais rester là dans notre tanière
    A lécher ta blessure mortelle

    Que vais-je devenir ma panthère blanche
    Maintenant que ton esprit ne souffle plus
    Attendre que les eaux souterraines m'inondent
    Pour goûter enfin à la palingénésie

    Demain quand tu renaîtras
    Je t'en prie déplace ton âme
    Dans le corps d'une femme
    Je te ferai signe dans la foule
    Tu me reconnaîtras,
    Je serai de nouveau ton atman

    Oubliée ton errance
    Nous reprendrons nos ébats.
    Puisque je t'aime
    Puisque je te mugis
    Dans les nuits de satin blanc.

     


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  •  

    Anne, ma sœur Anne
    Ne vois-tu rien venir
    Ma
    lumineuse primevère
    A l'aube je berce
    Tes soupirs de nourrisson
    Je me souviens
    Ta main accrochée à mon doigt 

    Anne, ma sœur Anne
    Ne vois-tu rien venir
    Ma délicate violette
    Dans le soleil du matin
    Je panse tes genoux écorchés
    Je me souviens
    Tes jeux au jardin d'enfant

    Anne, ma sœur Anne
    Ne vois-tu rien venir
    Ma belle nymphéa
    A midi tu goûtes
    Aux jeunes amours
    Je me souviens
    De tes premiers chagrins 

    Anne, ma sœur Anne
    Ne vois-tu rien venir
    Mon rouge coquelicot
    Dans le calme après-midi
    Ton ventre s'arrondit
    Je me souviens
    Tes bébés roulant sous mes mains

    Anne, ma sœur Anne
    Ne vois-tu rien venir
    Mon éphémère fleur de cerisier
    Au crépuscule obscur
    Tes joues pâlissent
    J'arrache
    La fleur maudite de ton sein

    Anne, ma sœur Anne
    Je n'ai rien vu venir
    Mon souffle fraternel est vain
    La nuit éternelle
    Recouvre tes paupières
    Je dépose
    Les roses noires sur ton cercueil clos.

     

    Illustration :
    Léda pierre de Lens
    Paul Marandon
    http://www.paulmarandon.com/

     


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