• Hélène - C'est donc pareil, ici aussi. C'est sans fin alors.
    Andréa - Je ne comprends pas, d'habitude c'est beaucoup plus calme. D'abord vous tremblez, puis vous pleurez et lui qui sort du noir. C'est la première fois que je vois de telles choses. Je vous le disais je ne connais pas encore toutes les règles du jeu. Il faut qu'on essaie de se concentrer. Peut-être que je ferais venir votre père. (Andréa regarde vers le public, elle le fixe, sans bouger, intensément comme si elle parlait ou appelait dans sa tête, puis lentement elle bouge la tête comme si elle acquiesçait à quelqu'un).
    Hélène - Vous l'avez vu ?
    Andréa - Il arrive. Vous le voyez, tiens il a gardé sa blouse blanche.
    Hélène , qui cherche du regard - Je ne vois rien. Vous êtes certaine.
    Andréa - C'est ce que je craignais, vous ne pouvez pas le voir. Vous l'entendez au moins ?
    Hélène - Non je ne le vois pas, je ne l'entends pas. Comment peut-on être sûres que c'est lui ?
    Andréa - Je le sais, aucun doute. Laissez-moi faire. Bonjour Henri, c'est votre fille qui vous a appelé. Elle vient d'arriver et elle vous cherchait. Vous savez, en général, c'est ainsi, les ancêtres accueillent les nouveaux. Avec vous, la chaîne s'est rompue. C'est moi qui suis chargée de vous mettre en contact.
    Hélène -Que dit-il ?
    Andréa - Qu'il n'a pas de fille... Il ne sait pas qui vous êtes et il ne veut pas vous connaître. Il n'a pas de famille... Ce n'est pas écrit dans ses livres. Il veut savoir où en sont ses expériences. Si elles ont abouti... Il était là pour ça. Les ordres de ses supérieurs étaient formels : trouver des nouvelles thérapies, qu'importe les cobayes.
    Hélène - Assez, ne me dites pas tout. Je ne veux rien entendre. Je savais que cette rencontre n'apporterait rien de plus que l'horreur qui continue. Qu'il nous dise où se trouve l'enfant et qu'on en finisse. Eh bien que dit-il ?
    Andréa - Je ne comprends pas, ses phrases ne veulent rien dire : je crois qu'il dicte des ordonnances mais je ne connais pas les noms des médicaments, ça ne veut rien dire pour moi, des formules chimiques. Rien d'intelligible. Attendez, il me regarde, il m'a vue. Je suis là Henri, votre fille se tient à mes côtés. Elle a une requête à vous demander. Elle cherche un enfant qui est mort dans vos bras. Est-ce que vous souvenez ?
    Hélène - Pourquoi est-ce que je ne peux pas le voir, ni lui parler ?
    Andréa - Vous désirez lui parler, qu'il vous prenne dans ses bras ?
    Hélène - Non, cela m'est impossible, je ne veux pas le voir. J'ai peur de le reconnaître, de lui ressembler.
    Andréa - Non, il n'a pas de souvenirs précis, des corps amaigris, des cris sans fin, des membres décharnés, des ventres broyés mais pas de visages, pas de noms. Ce n'étaient que des nombres tatoués sur les bras. Il me demande des nouvelles de sa femme, de votre mère. Vous voyez, ces souvenirs prennent corps, il faut être patient avec les âmes mortes, pour qu'elles se ressaisissent, il leur faut de l'attention, de la bonne attention. Si vous acceptiez de le voir, peut-être irions-nous plus vite.
    Hélène - Dites-lui pourquoi je suis là, pas pour lui, mais pour cet enfant.
    Andréa - Cela ne suffira pas. Pour un enfant qu'il ne connaît pas. Pour lui qui conduisait des expériences au nom de la science, au-delà du bien et du mal comme ils disent, lui qui se trouvait au-dessus de la basse humanité, lui qui se trouvait au plus haut de la chaîne. Vous lui parlez d'un enfant, qui ne vaut pas plus qu'une souris de laboratoire ou comment s'appelait cette chienne que les Russes viennent d'envoyer dans l'espace ? Non, ce n'est pas possible. Je ne réussirai pas à le convaincre. Il lui faudrait un électrochoc, c'est comme ça que vos médecins modernes parlent, n'est-ce pas ? Ici nous n'avons pas de matériel médical très poussé.
    Hélène - Alors quoi ?
    Andréa - Nos volontés, nos désirs, notre humanité.
    Hélène - Quelle humanité peut-elle encore l'habiter ?
    Andréa - Il y a la vôtre.
    Hélène - Il ne m'a rien donné en héritage. (Hélène se recule soudain, comme si quelqu'un ou quelque chose l'avait touchée) Il a essayé de me toucher, j'en suis sûre. Dites-lui de s'éloigner de moi, j'ai peur de sentir son souffle.
    Andréa - C'est vrai, il ne vous a pas laissé beaucoup d'humanité. Vous avez encore beaucoup à apprendre, ou à désapprendre. Il faut que je sois forte pour vous deux. Regardez-moi sourire. J'aime le sourire, j'aime passer ma main dans vos cheveux, j'aime entendre le rire d'un enfant, j'aime le caresser, le prendre dans mes bras. Faites comme moi, vous savez le bruit des vagues, leur douceur au petit matin. Oubliez qui est votre père. Pensez à votre dernière volonté.
    Hélène (Elle ferme les yeux puis les ouvre soudain et scrute le noir vers le public, elle semble appeler à elle quelqu'un) - J'essaie, Andréa, j'essaie, cela envahit ma tête, je l'appelle, je l'appelle très fort. Vous entendez, je sais son nom maintenant. Samuel ! Samuel, viens ! Je voudrais tellement te consoler dans mes bras.
    Andréa - C'est votre père qui vous a soufflé son nom, il commence à se souvenir, j'entends le cœur de votre père battre de nouveau. Allez-y, continuer d'appeler.
    Hélène - Samuel, Samuel ?
    Andréa - Ca bouge dans le noir, il se passe quelque chose.
    Hélène - Que voyez-vous ?
    Andréa - Votre père, je vois ses larmes, il tient dans ses bras un enfant.
    Hélène - C'est Samuel, c'est lui, je reconnais son odeur. Elle est toujours en moi, son odeur d'enfant. Samuel. Je voudrais le voir, le tenir dans mes bras. Que se passe-t-il, Andréa ?
    Andréa - Votre père implore son pardon, il essaie de consoler l'enfant. Samuel se dérobe. Il le reconnaît. Il a peur de ses mains qui s'approchent de lui. Henri est à genou, mais ça ne suffit pas pour effacer.
    Hélène - Je les vois moi aussi Andréa. Je vois Samuel et maintenant mon père. Mais ce n'est pas lui, je ne sais pas. Il est là à genoux. Je n'ai jamais pensé que je le verrais ainsi, à genoux devant cet enfant. C'était impossible. El là il tend ses bras, que dit-il, je ne l'entends pas ?
    Andréa - Il  ne parle pas. Ce ne sont pas des mots. Des chuchotements peut-être. Des chuchotements du cœur.
    Hélène - Samuel s'approche. Tant de lumières autour d'eux et tous ces chuchotements. Comme le bruit d'une source sous le feuillage. Andréa, quelqu'un m'appelle. Quelqu'un me tire en arrière. Je vois Samuel, son regard n'a plus de peur.
    Andréa - Son âme s'est emplie. Il peut quitter le monde des âmes mortes. Il prend la main de votre père, ils s'éloignent. Nous avons réussi à sauver deux âmes mortes. Venez, cela ne fait que commencer.

     

    diffusé en novembre 2007


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    Hélène - C'est donc pareil, ici aussi. C'est sans fin alors.
    Andréa - Je ne comprends pas, d'habitude c'est beaucoup plus calme. D'abord vous tremblez, puis vous pleurez et lui qui sort du noir. C'est la première fois que je vois de telles choses. Je vous le disais je ne connais pas encore toutes les règles du jeu. Il faut qu'on essaie de se concentrer. Peut-être que je ferais venir votre père. (Andréa regarde vers le public, elle le fixe, sans bouger, intensément comme si elle parlait ou appelait dans sa tête, puis lentement elle bouge la tête comme si elle acquiesçait à quelqu'un).
    Hélène - Vous l'avez vu ?
    Andréa - Il arrive. Vous le voyez, tiens il a gardé sa blouse blanche.
    Hélène , qui cherche du regard - Je ne vois rien. Vous êtes certaine.
    Andréa - C'est ce que je craignais, vous ne pouvez pas le voir. Vous l'entendez au moins ?
    Hélène - Non je ne le vois pas, je ne l'entends pas. Comment peut-on être sûres que c'est lui ?
    Andréa - Je le sais, aucun doute. Laissez-moi faire. Bonjour Henri, c'est votre fille qui vous a appelé. Elle vient d'arriver et elle vous cherchait. Vous savez, en général, c'est ainsi, les ancêtres accueillent les nouveaux. Avec vous, la chaîne s'est rompue. C'est moi qui suis chargée de vous mettre en contact.
    Hélène -Que dit-il ?
    Andréa - Qu'il n'a pas de fille... Il ne sait pas qui vous êtes et il ne veut pas vous connaître. Il n'a pas de famille... Ce n'est pas écrit dans ses livres. Il veut savoir où en sont ses expériences. Si elles ont abouti... Il était là pour ça. Les ordres de ses supérieurs étaient formels : trouver des nouvelles thérapies, qu'importe les cobayes.
    Hélène - Assez, ne me dites pas tout. Je ne veux rien entendre. Je savais que cette rencontre n'apporterait rien de plus que l'horreur qui continue. Qu'il nous dise où se trouve l'enfant et qu'on en finisse. Eh bien que dit-il ?
    Andréa - Je ne comprends pas, ses phrases ne veulent rien dire : je crois qu'il dicte des ordonnances mais je ne connais pas les noms des médicaments, ça ne veut rien dire pour moi, des formules chimiques. Rien d'intelligible. Attendez, il me regarde, il m'a vue. Je suis là Henri, votre fille se tient à mes côtés. Elle a une requête à vous demander. Elle cherche un enfant qui est mort dans vos bras. Est-ce que vous souvenez ?
    Hélène - Pourquoi est-ce que je ne peux pas le voir, ni lui parler ?
    Andréa - Vous désirez lui parler, qu'il vous prenne dans ses bras ?
    Hélène - Non, cela m'est impossible, je ne veux pas le voir. J'ai peur de le reconnaître, de lui ressembler.
    Andréa - Non, il n'a pas de souvenirs précis, des corps amaigris, des cris sans fin, des membres décharnés, des ventres broyés mais pas de visages, pas de noms. Ce n'étaient que des nombres tatoués sur les bras. Il me demande des nouvelles de sa femme, de votre mère. Vous voyez, ces souvenirs prennent corps, il faut être patient avec les âmes mortes, pour qu'elles se ressaisissent, il leur faut de l'attention, de la bonne attention. Si vous acceptiez de le voir, peut-être irions-nous plus vite.
    Hélène - Dites-lui pourquoi je suis là, pas pour lui, mais pour cet enfant.
    Andréa - Cela ne suffira pas. Pour un enfant qu'il ne connaît pas. Pour lui qui conduisait des expériences au nom de la science, au-delà du bien et du mal comme ils disent, lui qui se trouvait au-dessus de la basse humanité, lui qui se trouvait au plus haut de la chaîne. Vous lui parlez d'un enfant, qui ne vaut pas plus qu'une souris de laboratoire ou comment s'appelait cette chienne que les Russes viennent d'envoyer dans l'espace ? Non, ce n'est pas possible. Je ne réussirai pas à le convaincre. Il lui faudrait un électrochoc, c'est comme ça que vos médecins modernes parlent, n'est-ce pas ? Ici nous n'avons pas de matériel médical très poussé.
    Hélène - Alors quoi ?
    Andréa - Nos volontés, nos désirs, notre humanité.
    Hélène - Quelle humanité peut-elle encore l'habiter ?
    Andréa - Il y a la vôtre.
    Hélène - Il ne m'a rien donné en héritage. (Hélène se recule soudain, comme si quelqu'un ou quelque chose l'avait touchée) Il a essayé de me toucher, j'en suis sûre. Dites-lui de s'éloigner de moi, j'ai peur de sentir son souffle.
    Andréa - C'est vrai, il ne vous a pas laissé beaucoup d'humanité. Vous avez encore beaucoup à apprendre, ou à désapprendre. Il faut que je sois forte pour vous deux. Regardez-moi sourire. J'aime le sourire, j'aime passer ma main dans vos cheveux, j'aime entendre le rire d'un enfant, j'aime le caresser, le prendre dans mes bras. Faites comme moi, vous savez le bruit des vagues, leur douceur au petit matin. Oubliez qui est votre père. Pensez à votre dernière volonté.
    Hélène (Elle ferme les yeux puis les ouvre soudain et scrute le noir vers le public, elle semble appeler à elle quelqu'un) - J'essaie, Andréa, j'essaie, cela envahit ma tête, je l'appelle, je l'appelle très fort. Vous entendez, je sais son nom maintenant. Samuel ! Samuel, viens ! Je voudrais tellement te consoler dans mes bras.
    Andréa - C'est votre père qui vous a soufflé son nom, il commence à se souvenir, j'entends le cœur de votre père battre de nouveau. Allez-y, continuer d'appeler.
    Hélène - Samuel, Samuel ?
    Andréa - Ca bouge dans le noir, il se passe quelque chose.
    Hélène - Que voyez-vous ?
    Andréa - Votre père, je vois ses larmes, il tient dans ses bras un enfant.
    Hélène - C'est Samuel, c'est lui, je reconnais son odeur. Elle est toujours en moi, son odeur d'enfant. Samuel. Je voudrais le voir, le tenir dans mes bras. Que se passe-t-il, Andréa ?
    Andréa - Votre père implore son pardon, il essaie de consoler l'enfant. Samuel se dérobe. Il le reconnaît. Il a peur de ses mains qui s'approchent de lui. Henri est à genou, mais ça ne suffit pas pour effacer.
    Hélène - Je les vois moi aussi Andréa. Je vois Samuel et maintenant mon père. Mais ce n'est pas lui, je ne sais pas. Il est là à genoux. Je n'ai jamais pensé que je le verrais ainsi, à genoux devant cet enfant. C'était impossible. El là il tend ses bras, que dit-il, je ne l'entends pas ?
    Andréa - Il  ne parle pas. Ce ne sont pas des mots. Des chuchotements peut-être. Des chuchotements du cœur.
    Hélène - Samuel s'approche. Tant de lumières autour d'eux et tous ces chuchotements. Comme le bruit d'une source sous le feuillage. Andréa, quelqu'un m'appelle. Quelqu'un me tire en arrière. Je vois Samuel, son regard n'a plus de peur.
    Andréa - Son âme s'est emplie. Il peut quitter le monde des âmes mortes. Il prend la main de votre père, ils s'éloignent. Nous avons réussi à sauver deux âmes mortes. Venez, cela ne fait que commencer.
    - Fin -

    Photo : Yves-Marie Jacob

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  • Hélène - Voilà, c'est ça ma dernière volonté. Je dois délivrer l'âme de cet enfant. Je dois le sauver de la nuit noire. Mais comment retrouver une âme morte ?
    Andréa - La toile est infinie.
    Hélène - Eh bien, nous avons l'éternité pour la retrouver. Commençons à la chercher. Vous m'avez bien trouvée moi, je pourrais le trouver à mon tour. Derrière cet arbre, il y a un chemin, il doit nous conduire vers lui.
    Andréa - Le chemin n'existe pas Hélène. C'est une représentation. Simplement une représentation. Nous ne sommes pas assises sur un banc et vous ne portez pas une robe bleue. La mienne n'est pas jaune. Regardez devant vous, vous voyez, il n'y a que la nuit. Alors qu'ici sur ce banc, il fait grand jour.
    Hélène - Chut ! J'entends encore des voix. Là dans la nuit. Les âmes mortes, vous pensez qu'elles sont là dans cette nuit.
    Andréa - Personne ne sait où sont les âmes mortes. Pour les rencontrer, il faut être très attaché à l'une d'elles pour qu'elle sorte de nulle part. Je n'y suis jamais arrivée.
    Hélène - Vous n'avez peut-être aucune âme morte à chercher.
    Andréa - Oui, ce doit être ça. En tout cas je n'ai pas cette capacité. Cela ne fait pas partie de mes missions. Donnez-moi vos mains. Hélas, vous non plus vous ne pouvez pas.
    Hélène - Je ne peux pas quoi ?
    Andréa - Vous m'avez très bien comprise, vous ne pouvez pas retrouver une âme morte, donc vous ne pouvez pas retrouver cet enfant. Il y a peut-être un moyen. Mais c'est très improbable.
    Hélène - Dites, je vous écoute.
    Andréa - Si l'on connaissait la personne qui a vu pour la dernière fois cet enfant avant sa mort, on pourrait peut-être y arriver. Mais je ne promets rien.
    Hélène - Je sais qui a fermé les yeux de cet enfant.
    Andréa -  Alors, tout est possible.
    Hélène - C'est ma mère. Ce jour-là, elle avait rejoint son mari à l'hôpital où il menait ses expériences. Elle a entendu les cris de l'enfant, elle est entrée dans la salle mais c'était trop tard, l'enfant était en train de mourir dans les grosses mains de l'homme, qui serait mon père. Ma mère a fermé les yeux de l'enfant, puis elle s'est enfuie. Elle était enceinte de moi, elle a quitté la ville, elle s'est réfugiée loin de mon père. Et à la libération, elle l'a dénoncé. Il a été fusillé. Quand je suis née il était mort depuis un mois. Il y a un semaine, avec ma mère nous sommes allées au cinéma pour voir un film américain, une comédie musicale. Mais avant la séance, ils ont projeté quelques images d'un documentaire sur les camps et les expériences nazies. Ma mère a crié dans la salle de cinéma. Là sur l'écran elle a revu mon père qui tenait un enfant, celui qu'elle n'avait pas réussi à sauver. Elle est ressortie du cinéma en titubant. Toute la nuit, elle m'a livré les souvenirs qu'elle n'avait jamais osé me confier et qui l'étouffaient.
    Andréa - Votre mère est sur terre, et nous n'allons pas l'appeler, elle prend soin de votre fille. Nous devons retrouver votre père. Lui pourra nous guider vers cet enfant.
    Hélène - Je refuse de rencontrer mon père.
    Andréa - Ici, le pardon c'est comme le brouillard, il arrive tranquillement. Vous y arriverez.
    Hélène - Pourquoi ce jardin, tout est comme ça, ici ?
    Andréa - Non, pourquoi ? Vous n'aimez pas ? Moi j'aimais bien les jardins publics dans les villes, leurs oasis de nature.
    Hélène - Je préfère les clairières.
    Andréa - C'est comme vous voulez.
    (Dans le fond du plateau, des arbres avancent, les barrières du jardin public s'effacent. Dans le public, un homme se lève bruyamment.)
    Gogol - Eh quoi encore, pourquoi pas le mer tant que vous y êtes ! Si vous pouviez arrêter avec vos bons sentiments et vos décors pastels.
    Andréa - Ce n'est pas possible, vous ne pouvez pas parler, vous venez du monde des âmes mortes.
    Gogol - Pour commencer, je vous demanderai d'arrêter ce plagia, je suis Gogol, le créateur des âmes mortes, donc cessez cette mauvaise reprise policée. Que faites-vous de mes droits d'auteur ? Et là derrière c'est quoi cette toile ridicule, même pas peinte ? (Gogol monte sur scène) C'est pas mal l'effet d'ici. Tout ce noir, j'adore. Bon, éteints, parce que de ce côté, c'est plutôt aveuglant.
    Andréa - Mais qui êtes-vous ?
    Gogol - Je vous l'ai dit : Gogol. Vous m'entendez au moins ? Et vous me voyez ? Moi je vous vois. C'est laquelle la robe jaune (il regarde les deux femmes tour à tour) ?
    Andréa - C'est moi, ma robe est jaune et celle de Hélène est bleue. Vous avez oublié les couleurs ?
    Gogol - Non, je n'ai pas oublié les couleurs, les arbres sont roux, le ciel est gris.
    Andréa - Non le ciel est bleu, les arbres verts et nos robes...
    Gogol - Je vous arrête, vos robes je ne les vois pas, vous comprenez, je vous préfère dans votre nudité vierge, enfin surtout celle d'Hélène, parce que vous Andréa vous avez vieillie. La chair manque de fraîcheur. Je préfère les chairs fraîches.
    (Hélène essaie de se couvrir avec ses mains)
    Andréa - Vous êtes Gogol, le grand écrivain ?
    Gogol - Mon nom est Gogol, je l'ai emprunté au coin d'une rue. Mais je ne suis pas le grand écrivain, trop pur pour ma cervelle.
    Andréa - Vous voulez rejoindre les âmes...
    Gogol (il l'interrompt) - Non, détrompez-vous, je préfère la multitude des âmes mortes, on se réchauffe entre nous. Je déteste votre désert, y a même pas de scorpions. Dites-moi, Hélène, est-ce que vous avez une cigarette ? Vous venez d'en bas, vous avez peut-être une dernière cigarette sur vous ?
    Hélène - Non, je ne fume pas. Désolée.
    Gogol - Vous pouvez être désolée. Sur terre, j'avais trouvé le moyen de ne jamais en manquer, je cultivais en Amérique des plants de tabac. Enfin, des nègres cultivaient pour moi des plants de tabac. La dernière fois que je suis revenu, c'était au cœur de l'Europe, quand l'Autriche et la Hongrie étaient encore réunies. Les vraies cigarettes je n'ai pas connu, je ne suis pas retourné dans le XXe siècle, j'aimerais bien goûter les cigarettes des G.I. Prendre un paquet cartonné entre mes doigts, déchirer le bord du papier, tapoter le fond pour laisser sortir la première cigarette, la tenir entre deux doigts et la glisser entre mes lèvres, bien lisse, bien cylindrique, faire claquer l'allumette et tirer comme ça en creusant les joues pour goûter la nicotine, pour faire piquer les yeux, pour tousser, pour brouiller les neurones ou ce qui m'en reste. Parce qu'après tout ce temps passé ici, j'en manque de neurones, grande lessive, à force ça s'efface. Vivement que je retombe pour compléter ma panoplie de mauvais garçon. Parce qu'y a que sur terre qu'on peut goûter à tous les plaisirs. Et là dans cet instant, mon temps de redescendre est arrivé. J'ai hâte de connaître mes nouveaux parents, y vont pas être déçu par leur progéniture.
    Andréa - Avant, pouvez-vous nous guider jusqu'au père d'Hélène ou auprès de l'enfant que nous cherchons. Vous savez s'ils sont parmi les âmes mortes ?
    Gogol - Et puis quoi encore, vous voudriez peut-être que je vous aide à retrouver un damné. Je m'en fiche de votre plan à quat'sous de bonnes femmes à pleurnichements. A quoi ça sert de sauver l'âme d'un enfant, vous savez combien y en a des enfants là dedans ? (Il montre le public, Andréa se tait, elle attend) Rappelez-moi le nom de votre père. (Il s'est tourné vers Hélène mais elle ne répond pas.)
    Andréa - Henri Hermann.
    Gogol - Ouais, parfois, je l'ai croisé, il passe, il ne dit rien, ou bien des phrases toutes faites, qu'on comprend pas, des phrases sorties d'un livre, même pas de la littérature, un livre de comptes administratifs. C'est pas un drôle, y connaît rien aux plaisirs. Bref, c'est pas le genre que je fréquente ici et encore moins sur terre. Ici, d'ailleurs, vaut mieux être seul.
    Andréa - Vous pourriez le retrouver et le convaincre. Sa fille est arrivée.
    Gogol - Je croyais que c'était vous le service d'accueil. Moi je m'en fous de vos histoires de bonne femme...
    Andréa - Vous vous répétez.
    Gogol - J'adore les répétitions, les coupures, les entorses, les dérèglements, les failles, les embrouilles, les emmerdes. J'adore les pays en guerre, les révolutions, les famines, les pestes, les raz-de-marée. Mais surtout ce que je préfère c'est le cul, celui des femmes, des hommes, tout ce qui te donne envie de grimper et même quand y a pas de cul sur terre on arrive toujours à ses fins. Bon assez parler, y a pas que ça à faire, faut que je retombe dans ce XXe siècle pour capter sa dernière moitié, y paraît que ce que vous avez vu avec vos deux guerres c'est rien après ce qui va venir. J'adore. Ciao la belle Hélène, dommage que tu sois montée si tôt, je t'aurais bien monté avant ton départ. Rappelez-moi quand vous aurez vu le gros Hermann. Salut les âmes mortes, à la prochaine. (Il sort en saluant le public.)

     

    à suivre

    Photo : Yves-Marie Jacob


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  • Mon âme est mælström noir, immense vertige autour du vide, aspiration d'un océan sans fin vers un trou dans le néant : et dans ces eaux, plutôt ce vortex, flottent toujours les images que j'ai pu voir et entendre à travers le monde.

    Pessoa, Le livre de l'Intranquillité

    On entend une sirène d'ambulance. Un décor de jardin public avec un bel arbre et un banc en bois peint en vert. Hélène, une jeune femme, entre par le fond de scène, elle passe à côté de l'arbre sans le voir. Elle se couvre le visage comme si la lumière l'aveuglait. Elle fait le tour de la scène par cour et jardin, touche les barrières basses avec le pied puis elle s'avance sur le devant de scène et, avec ses deux bras, elle cherche son chemin comme un aveugle dans le noir ou comme si elle allait traverser un miroir  (genre miroir de Cocteau). Elle se retourne et se dirige sur (vers) le banc et s'assoit. Elle se tient la tête entre les mains. Derrière elle, un écran de cinéma, on montre un extrait de documentaire (un enfant  malmené par un médecin en blouse blanche, commentaire sur les expériences faites par les nazis). La projection s'arrête, une autre  femme, plus âgée, entre sur scène. C'est Andréa. Elle s'assoit sur le même banc.

    Andréa - Bonjour, vous venez d'arriver ? J'ai entendu le bruit de la sirène qui montait jusqu'à moi. J'ai vu l'accident, tout était terrible. J'ai tremblé pour vous.

    Hélène - Tout s'est passé si vite. Je n'ai pas eu le temps de serrer dans mes bras ma fille. Elle ne sait pas encore ce qui est arrivé.

    Andréa - Vous tremblez ?

    Hélène - Comment est-ce possible que mon corps tremble ici encore ?

    Andréa - Cela arrive parfois pour les nouveaux et peut-être...

    Hélène - Peut-être ?

    Andréa -  Non, une impression. Je suis venue à vous dès que j'ai senti votre présence. Je voulais me tenir près de vous.

    Hélène - Cela se passe toujours ainsi ?

    Andréa - Je ne sais pas. Je ne crois pas. Ici, tout est possible. Tout dépend de nos intentions.

    Hélène - Quelles intentions ?

    Andréa - C'est compliqué à expliquer avec des mots. Parfois il suffit de respirer très fortement et la personne à laquelle vous pensiez se tient près de vous. Mais je ne connais pas encore toutes les règles du jeu.

    Hélène - Un jeu ?

    Andréa - C'est ainsi. Comment pourrais-je dire ? Depuis que je vis de ce côté...

    Hélène - Vis ?

    Andréa - Parfois je me sens en vie, parfois j'ai la bouche pleine de sable. Je ne peux pas décrire tout ce que je ressens. Et je crois que d'une âme à l'autre c'est différent. Lorsque Pierre est arrivé hier, nous étions si nombreux à l'accueillir, il faisait chaud, la lumière inondait sa venue.

    Hélène - Il y a peu de monde pour moi.

    Andréa - Que cela ne vous inquiète pas. Pour chacun c'est différent. Mais vous n'êtes peut-être pas encore arrivée.

    Hélène - Arrivée ?

    Andréa - Enfin, parfois nous avons encore des choses qui nous retiennent sur terre.

    Hélène - C'est la même chose pour vous ?

    Andréa - Je suis arrivée il y a longtemps. Aujourd'hui, je dois accomplir pour moi, ou pour vous, quelque chose. Une mission.

    Hélène - Que devez-vous accomplir ? Quelle mission ?

    Andréa - Par exemple, en ce moment je vous accueille. Voilà une mission.

    Hélène - Quelqu'un vous a confié cette mission ? Parce que vous avez pêché sur terre, comme on dit au catéchisme ?

    Andréa - Non, bien sûr, il n'y a personne qui confie des missions. Ou plutôt si, il y a toutes les âmes. Elles forment comme une toile immense. Et parfois, nous éprouvons la nécessité de nous rapprocher, de nous unir. Certaines âmes sont engluées, elles sont à peine capables d'être parmi nous, on les appelle les âmes mortes.

    Hélène - Je suis assise là et je me sens incapable de me lever.

    Andréa - Vraiment. Vous ne pouvez pas ? Tenez ma main et soyez confiante. Essayez !

    (Andréa tend la main à Hélène qui arrive à se soulever puis à se tenir debout, elle tente de marcher.)

    Hélène - C'est si simple, je marche ici comme avant. Regardez ma cuisse, il n'y a plus de sang. A l'hôpital, ils n'ont pas vu la blessure, mon sang coulait à l'intérieur de mon corps. Je me sentais partir et je ne pouvais pas leur dire. On ne pouvait rien y faire.

    Andréa - J'ai vu le camion, quand il vous a heurté puis traîné tout au long du trottoir.

    Hélène - Je venais d'acheter du pain. Je sortais de la boulangerie. J'allais remonter sur mon vélo. J'ai entendu les crissements des pneus, les cris des passants et j'ai vu la masse percuter mon corps.

    Andréa - Un accident terrible. Aviez-vous encore quelque chose à accomplir ?

    Hélène - Je connais votre nom ! Vous vous appelez Andréa !

    Andréa - C'est ça, Hélène. Je m'appelle Andréa. Vous apprenez vite.
    On entend des murmures derrière l'arbre.

    Hélène - J'entends des voix. Que se passe-t-il ?

    Hélène lâche le bras d'Andréa et fait le tour de l'arbre.

    Hélène - Il n'y a personne.

    Andréa - Vous les avez effrayées, pas si vite.

    Hélène - Comment ? Qui pourrait être effrayé par moi ici ?

    Andréa - Des âmes qui venaient en visite. Mais ici on marche lentement, on ne s'essouffle pas. Venez vous asseoir avec moi que je vous regarde. J'ai besoin de votre regard et de sentir vos mains. 
    Les deux femmes s'assoient, Andréa prend les mains de Hélène dans les siennes, elle les presse et regarde fixement Hélène

    Andréa - Oui, c'est ça vous devez accomplir vos dernières volontés, maintenant que vous
    êtes dans ce jardin.

    Hélène - Quelles volontés ? La seule que j'aie c'est de retourner chez moi, rejoindre mon mari et ma fille.

    Andréa - Je crains que cela ne soit pas possible, pas encore. Mais avez-vous d'autres volontés ?

    Hélène - Mes dernières volontés ?

    Andréa - Ici, comme tout est à l'envers, c'est vous qui exécutez vos dernières volontés, et on pourrait plutôt les nommer, les premières volontés. Vous souhaitez peut-être rejoindre vos parents, de ce côté-ci ?

    Hélène - Ma mère vit encore. Penchez-vous, à droite, dans la cuisine, regardez, c'est elle qui tient dans ses bras ma petite fille, embrasse ses cheveux, pleure, mais ne lui a pas dit la vérité. Elle ne peut pas la dire. (Elles se penchent toutes les deux sur un des côtés du banc)

    Andréa - Et votre père ?

    Hélène - Je ne connais pas mon père, il est mort avant ma naissance.

    Andréa - C'est donc lui que vous devez retrouver ici.

    Hélène - Non, c'est impossible. On ne cherche pas à connaître un bourreau.

    Andréa - Il était médecin.

    Hélène - Comment le savez-vous ?

    Andréa - Il était médecin, je l'entends dans votre tête.

    Hélène - Il l'était, jusqu'à ce que la guerre éclate. Ensuite il s'est mis au service de l'ennemi. Henri Hermann est devenu bourreau dans les camps.

    Andréa - Les camps ? Que savez-vous des camps ?

    Hélène - Rien, rien du tout. Et vous ?

    Andréa - A peine le temps de respirer et c'était fini. En tout cas pour moi. Je n'ai pas eu le temps de connaître.

    Hélène - Quel est tout ce brouillard soudain ?

    Andréa - Ah ! ça recommence, mes yeux parfois se brouillent. Les vôtres aussi apparemment. Faites comme moi, ça va passer. 
    Andréa fixe au loin sans bouger, Hélène l'imite.

    Andréa - Non, mais faites-le avec plus de détermination, pensez au printemps, au soleil, enfin à
    quelque chose qui éloigne ce brouillard. (Le brouillard se dissipe.) J'en étais sûre vous apprenez vite. En bas, on devait dire que vous étiez intuitive, non ?

    Hélène - Chut, j'entends encore des voix, on dirait des enfants, ils se rapprochent. Je me souviens, je crois me souvenir. (Elle a du mal à respirer, elle s'agite sur le banc). Vous n'avez pas le droit de me rappeler ses images. Je vous ai dit que je ne voulais pas voir mon père. Je ne peux pas. Je ne veux pas.

    Andréa - Je crois que pour lui et pour vous, vous devez le revoir, au moins une fois et le tenir dans vos bras.

    Hélène - Oui, je dois le tenir dans mes bras, où est-il ? Je dois le consoler, je l'entends pleurer. Il se cache derrière l'arbre. Hélène retourne derrière l'arbre, on l'entend crier. Son bras, il était arraché, sa main bougeait encore.

    Andréa - Comment, vous avez déjà retrouvé votre père ?

    Hélène - Non, ce n'est pas mon père, c'est l'enfant, c'est l'enfant que je dois consoler. Je dois le retrouver. Avec ses yeux pleins d'effroi, sa bouche qui hurlait, je l'ai vu sur l'écran de cinéma. Et je n'entendais rien, juste une voix qui commentait sa terrible et impudique torture. Qui est cet enfant ? Je dois le retrouver. Je dois le consoler. On ne peut pas le laisser ainsi. Où est-il ? Aidez-moi, Andréa ! Guidez-moi jusqu'à lui !

    Andréa - Venez, Hélène. Serrez-vous contre moi. Vous tremblez de nouveau.

    Hélène (qui pleure) - Même ici on pleure. J'ai des larmes.

    Andréa - Attention, les larmes se transforment facilement en pluie. Il va pleuvoir sur un coin de terre. Si vous continuez, voyez-vous, vous gâcherez les vacances de quelqu'un.

    Hélène - Ou j'arroserai des plantations.

    Andréa - Ah non, ça c'est différent. Vous ne le pouvez pas. Pas encore, vous n'avez pas ce pouvoir. Heureusement d'ailleurs, si n'importe quelle âme pouvait faire la pluie ou le beau temps, ce  serait impossible à gérer. Le climat est une chose beaucoup trop complexe pour nous. Non, mais vos larmes peuvent se mêler à un nuage vagabond et provoquer une ondée sur un coin de plage. Une fleur peut naître me diriez-vous !

    Hélène (qui essuie ses larmes) - Il faut que vous m'aidiez à retrouver cet enfant. Je dois le consoler pour tout le mal qui l'a envahi.

    Andréa - Je ne peux pas Hélène, je ne sais pas où se cache son âme. Peut-être est-il resté dans cet état : une âme morte. Certaines âmes ne parviennent pas à se libérer. Elles restent en suspens. L'âme de l'enfant que vous recherchez n'est peut-être pas parvenue à lui survivre. Son passé, sa vie, sa mort ont été trop douloureux, trop improbables, son âme ne peut se libérer. Elle est prisonnière de cette douloureuse mémoire interdite parce qu'inaccessible.

    à suivre


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